Il y a des disques qui s’écoutent comme on traverse un paysage par brume épaisse. D’autres, comme Blinded de Bastien Pons, s’habitent. On y pénètre en aveugle, mais ce sont les sons qui finissent par nous voir. Avec son tout premier album, ce compositeur lyonnais, photographe de l’ombre et héritier libre de la musique concrète, livre une œuvre radicalement sensorielle. Une suite de visions auditives où le silence est un personnage à part entière, et où chaque morceau est une pièce refermée sur elle-même, hantée, respirante, vivante.
« Babi Yar » ouvre l’album comme un souffle fêlé. Le titre, chargé de mémoire — en référence au massacre de Kiev en 1941 — ne livre aucune réponse, mais installe d’emblée la tension : nappes électro-organique, grondements souterrains, frottements d’âmes. Pons ne raconte pas, il invoque.
« Black Clouds », featuring Frank Zozky, est le moment de tension suspendue. On y entend la trace d’un orage qui ne vient jamais, la noirceur non pas du ciel, mais du dedans. Les textures y sont granuleuses, rêches, et traversées de mélodies fantômes, à la frontière de Coil et Murcof.
« Blinded », morceau-titre, est le cœur du disque : un espace de confusion douce, de perte sensorielle volontaire. On y erre entre deux dimensions, comme dans une salle de projection abandonnée où la pellicule aurait fondu au ralenti. Le morceau respire comme un animal blessé : lentement, précautionneusement.
« I Did Not Kill Her » évoque un polar intérieur. Le titre claque comme une ligne de défense, mais la musique, elle, ne cherche pas l’innocence. On y sent la culpabilité latente, les recoins d’un esprit saturé de questions sans visage. Ici, l’électro se fait murmure clinique, précision chirurgicale dans la construction.
« One Minute Of America » est peut-être la pièce la plus ironique du disque. Une minute qui en dure cinq, comme une critique voilée d’un pays saturé d’images, de symboles, de bruit. C’est une forme d’anti-hymne : dépouillé, inquiet, hanté par les réminiscences d’un rêve devenu vide.
« Charlotte » arrive comme un moment de grâce. Une respiration presque tendre dans ce disque dense, où la mélodie ose un lyrisme discret. On imagine les contours d’un visage ou le souvenir flou d’un amour passé, comme une photo qu’on aurait laissée au soleil trop longtemps.
Enfin, « Et Si Un Jour », featuring Paz, referme l’album avec majesté. Huit minutes d’apesanteur élégiaque, portées par la voix spectrale de Paz, quelque part entre Björk et Meredith Monk. C’est une prière séculière, une ballade post-apocalyptique au bord de la lumière.
En somme, Blinded ne se stream pas, il s’écoute au casque, dans le noir, les yeux fermés. Bastien Pons nous plonge dans des pièces à traverser, à ressentir, à décrypter. C’est une œuvre pour celles et ceux qui aiment que la musique leur glisse entre les doigts, et leur reste au fond de l’âme.
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