On n’écoute pas Wait, Sky. On y entre comme on entre en forêt humide, à l’aube, les pieds dans la mousse et les pensées encore encombrées de la nuit. Jesse Blake Rundle n’a pas seulement composé un album : il a planté un paysage sonore où la pluie, les fantômes, les amours perdues et les réminiscences queer se croisent et se confondent. Douze morceaux comme douze états de l’âme, habités d’un souffle profondément intime et d’une complexité musicale qui ne se laisse jamais enfermer.
Depuis son précédent opus, Rundle a grandi dans les interstices. Là où d’autres comblent, il creuse. Le résultat est un disque dense, inclassable, qui pourrait rappeler les errances sylvestres de Grizzly Bear, les éclats folk de Big Thief ou les brumes intérieures de Radiohead période Amnesiac. Mais toute comparaison s’arrête vite : Wait, Sky n’imite personne. Il trace sa propre ligne de fuite, à travers les bois, les corps, les silences.
Dès “Begin, Perfect”, qui ouvre l’album comme un prologue murmuré au creux d’un monde encore figé, on sent poindre l’obsession du détail : une fanfare de tuba captée au loin dans un parc, des harmonies qui s’effilochent comme des souvenirs qu’on tente de retenir. “Depose” explose ensuite dans une rage contenue, quelque part entre l’aveu amoureux et l’auto-sabotage politique. Le chant, retenu mais jamais froid, évoque une sincérité qui ne s’excuse pas. Rundle y règle ses comptes avec le pouvoir, les rôles, les illusions.
Chaque titre semble né d’une saison différente. “Knife”, écrit au lendemain d’un chagrin, est une déchirure douce-amère sur fond de déconstruction de soi. “Anything”, au contraire, surgit comme une bourrasque de colère lucide. Rundle y joue avec les contrastes : des mélodies presque lumineuses au service de textes acérés. On pense à Leonard Cohen qui aurait troqué la poésie biblique pour la vulnérabilité d’un journal de rupture.
Mais c’est dans les interludes que Wait, Sky devient sublime. “Middle, Madness” ou “Continuous, Wait” semblent suspendre le temps : l’auditeur devient passager clandestin d’un rêve éveillé, porté par des couches de guitares liquides, des silences parlants, des tuba qui chantent la fin d’un monde et le début d’un autre.
Rundle, qui a écrit une grande partie de l’album dans une résidence queer au cœur d’une forêt du Washington, tisse ici une œuvre profondément marquée par le territoire. Chaque souffle, chaque craquement de branche, chaque goutte de pluie devient matière première. On sent dans la production (signée avec Lizzy Ellison) une volonté farouche de rester fidèle à cette nature : pas de vernis, pas d’esbroufe, juste l’organique à l’état brut, parfois désarmant.
L’album se ferme comme il a commencé : doucement. “End, Sky” est une élégie minuscule, une révérence faite à tout ce qui a été perdu, mais aussi à ce qui reste – l’amour, la mémoire, l’envie de recommencer.
Avec Wait, Sky, Jesse Blake Rundle signe un disque rare : exigeant mais accessible, cérébral mais viscéral. Il nous rappelle que la musique, quand elle n’est pas seulement consommée mais habitée, peut devenir un refuge pour ceux qui cherchent à comprendre – les autres, le monde, eux-mêmes.
Et il y a de fortes chances qu’on y retourne souvent, dans cette forêt-là. Pas pour s’y perdre. Mais pour s’y retrouver.
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