Première écoute, et l’on devine tout de suite la scène : un fichier .wav baptisé à l’arrache, mix encore plein d’angle mort, souffle sur le bus, mais une évidence de fond qui transperce. Shell (Rough) n’a rien du démo touriste. C’est une esquisse volontaire, un avant-goût qui assume ses échardes comme autant de preuves d’authenticité. Le boom-bap y respire sans nostalgie muséale : caisse claire sèche qui mord, kick sabré au couteau, swing nerveux à la limite du déraillement. Au centre, un sample coupé en dentelle — boucle poussiéreuse, piano mal accordé ou voix fantôme ralentie — que Zoink$ et Tez Pariah tordent jusqu’à lui faire avouer un autre thème, plus sombre, plus obsédant.
L’architecture rythmique claque façon MPC sur table de cuisine, avec ces micro-retards qui donnent de l’angle à chaque mesure. On jurerait entendre la colle : la compression parallèle qui gonfle la charpente, un sub discret qui rampe sous le parquet, les charleys aspirés dans une chambre anéchoïque. Et pourtant, rien d’ostentatoire. La prod refuse l’étalage : deux, trois couches bien choisies, un grain volontairement rugueux, quelques drop-outs qui creusent des silences éloquents. Le « rough » du titre n’est pas un avertissement, c’est un manifeste.
Côté micro, les deux emcees jouent la complémentarité sans forcer l’antagonisme. Zoink$ a la diction en staccato, syllabes qui claquent comme des allumettes, attaques carrées, respirations courtes ; Tez Pariah glisse plus bas, voix patinée par la nuit, placement souple qui étire les fins de phrase. Le ping-pong ne vise pas la punchline gratuite mais le relief : l’un charbonne, l’autre fume, ensemble ils installent ce mi-temps flottant entre bravade et doute. La narration n’appuie jamais, elle suggère — une ville qui ricane, des dettes qu’on paie en heures, l’orgueil comme dernière monnaie. C’est précisément dans ces interstices que la track gagne : on entend les murs, les doigts sur le fader, le frottement d’un monde réel.
Ce qui frappe surtout, c’est la clarté de la direction artistique. Shell (Rough) ne court pas après la grosse artillerie ni les refrains en néon. La force tient au cadre : un motif mélodique court, presque entêtant, qui revient comme une lampe torche dans un couloir ; une rythmique erratique mais tenue, qui fait tanguer la nuque sans jamais s’écrouler ; un mix qui laisse le médium parler, loin des vernis trop polis. On pense à cette génération qui a réappris au rap à aimer ses marges : pas de superflu, une dramaturgie du grain, la sincérité comme unique effet spécial.
On parie d’ailleurs que la version « finie » pèsera plus lourd, mais pas forcément plus juste. Parce que tout est déjà là : un langage commun, une science de la coupe, et cette conviction rare que le morceau n’a pas besoin d’être parfait pour être décisif. Zoink$ & Tez Pariah signent un instantané qui sent le fer et la poussière, une cartouche brute qui rappelle qu’un bon rap, c’est d’abord une idée tenue à bout de bras. Shell (Rough) ressemble à ces polaroids qu’on garde dans la poche intérieure : un cliché imparfait, mais la seule preuve qu’on était vraiment là.
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