Le morceau s’ouvre comme un charme discret, un riff qui serpente, presque innocent, avant que tout ne bascule. La séduction première de Bloodsucker est trompeuse : ce n’est pas une chanson qui s’offre immédiatement, c’est une créature qui attire, enlace et finit par mordre. Paula Laubach, sous son alias Daph Veil, tisse un espace sonore où le blues devient une porte d’entrée, mais jamais un refuge.
Ce qui me frappe, c’est la manière dont le morceau raconte une relation toxique sans jamais tomber dans le cliché narratif. Le récit est dans la musique elle-même : les guitares flottent comme une promesse, les nappes électroniques insinuent un vertige, et quand les batteries de Joe Valadez surgissent, tout s’écroule, tout éclate. On ne parle pas ici de simple crescendo : on assiste à une implosion. L’édifice sonore s’effondre sur lui-même pour révéler le chaos qui couvait.
Les voix, démultipliées, deviennent le vrai champ de bataille. Une couche caresse, l’autre grince, une troisième hurle en silence. Laubach expose cette fracture entre le masque que l’on arbore et la tempête que l’on cache, et ce contraste, parfaitement produit par Matt Parmenter, donne à la chanson une intensité viscérale. Rien n’est gratuit : la texture des guitares, le grain du chant, la tension des silences — tout respire l’obsession de sculpter une émotion brute.
Les paroles, signées Rebecca Price, viennent parachever ce travail de sape : des images de sang, de dépendance, d’attachement vampirique. Mais ce n’est jamais grandiloquent. C’est précis, presque clinique. Ce vampirisme-là n’est pas gothique ou romantisé : il est affectif, quotidien, insidieux.
Écouter Bloodsucker, c’est se confronter à une œuvre qui ne cherche pas à plaire mais à marquer. Une morsure lente qui traverse le corps, entre plaisir et douleur. Et ce qui rend le morceau inoubliable, c’est qu’il réussit à conjuguer la sophistication d’une construction shoegaze-électronique avec l’âpreté brute du blues originel.
Daph Veil ne se contente pas d’écrire une chanson : elle met en scène une vérité inconfortable, magnifiée par le chaos. Le résultat, c’est une pièce hybride, sensuelle et dévastatrice, qui ne s’oublie pas — comme ces passions qui laissent des cicatrices plus belles que des souvenirs heureux.
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