Il y a dans la musique de Jorge Natalin une sincérité rare, une gravité douce qui ne cherche ni l’effet ni l’artifice. Avec Shaman Album, l’artiste prolonge le travail amorcé dans Lament for the Shaman EP : un hommage à une amie disparue, musicienne, figure libre et insaisissable, qui choisit sa propre sortie comme le papillon qui s’éteint après sa métamorphose. Mais cette fois, Natalin y ajoute des mots, des voix, des fragments de récit, comme pour refermer un livre qu’on ne pouvait laisser à demi ouvert.
Le voyage débute avec « Introducing the Physical » (2:30), piste d’ouverture instrumentale qui agit comme une clé de seuil. Un thème cristallin, presque fragile, qui fait office de préambule à une traversée intérieure. Vient ensuite « Release Now » (4:14) : plus tendue, plus dramatique, avec une ligne rythmique contenue et des nappes de synthé qui rappellent les cérémonies de libération. Le titre agit comme une injonction à lâcher prise, à céder au flux.
« Silent Incantation » (2:55) joue la carte du minimalisme : quelques notes répétées, un motif hypnotique, comme un chant sans mots qui flotterait dans l’air. « Teardrop » (3:15) prend alors le relais : mélodie délicate, piano et textures électroniques qui s’effritent doucement. C’est le morceau du chagrin pur, simple et sans détour, un instant suspendu qui traduit l’empreinte d’une perte.
Le disque bascule dans l’introspection la plus profonde avec « The Very Last Journey » (3:47), pièce mélancolique aux harmonies plus sombres, qui sonne comme un adieu en musique. Dans « Dedoodvandevlinder » (3:29) — littéralement « la mort du papillon » — Natalin ose une écriture plus expérimentale : pulsations graves, dissonances légères, et ce sentiment d’inéluctable qui traverse la pièce.
Les deux nouveaux morceaux donnent à l’album sa véritable clôture. « Anima Solar » (1:48), instrumental inspiré d’une chanson du Shaman elle-même, est court mais lumineux : une étincelle solaire qui contrebalance la noirceur des adieux, comme un rappel que l’énergie d’une vie ne s’éteint pas vraiment. Enfin, « Under the Current », seule piste vocale du disque, prend une dimension manifeste. Inspirée par les mots mêmes du communiqué initial, elle superpose chant et texte parlé, échos aquatiques et instrumentation sobre. C’est la pièce la plus directe, celle où Natalin dit ce qu’il n’avait pas osé dire dans le silence des instrumentaux : un au revoir, mais aussi une transmission.
En tout, Shaman Album ne se contente pas d’être un recueil de morceaux. C’est une œuvre de mémoire, une liturgie intime transformée en geste artistique. Natalin convoque le folk, l’électronique, l’ambient, sans jamais s’y enfermer. Chaque piste est une pierre posée sur le cairn de la Shaman, une façon de dire : je me souviens, et je transmets.
On ressort de cet album avec la sensation rare d’avoir partagé un deuil rendu audible. Une musique qui parle moins de la mort que de la persistance — celle d’une amitié, d’une présence, d’une lumière fragile qui refuse de s’éteindre.
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