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Le piano funambule qui traverse le deuil et éclaire la nuit avec Carl Liungman sur “Saint”

Le piano funambule qui traverse le deuil et éclaire la nuit avec Carl Liungman sur “Saint”
  • Publishedoctobre 24, 2025

Une pièce silencieuse, un banc de bois, l’ivoire qui respire. Le premier accord de “Saint” tombe comme une pièce dans l’eau sombre : cercles concentriques, lumière qui s’élargit. Rien d’ostentatoire, tout d’essentiel. Le titre choisit la retenue, et dans cette réserve se niche un monde entier.

“Saint” déplie un langage où le néoclassique frôle le jazz par capillarité. On entend des échos de Pärt dans la clarté tintinnabuli — ce mariage d’une voix mélodique et d’un bourdon harmonique — mais l’harmonie s’autorise des inflexions modales à la Jarrett, ces pas de côté qui réchauffent soudain la tonalité. La main gauche pose des piliers (quintes ouvertes, basses tenues) tandis que la droite sculpte des motifs courts, recombinés, comme si la mémoire testait plusieurs chemins vers la même image. L’improvisation ne déborde jamais ; elle enseigne la patience. À chaque reprise, un détail se déplace : un appoggiature prolongée, une suspension qui retarde la résolution, une syncope respirée plutôt que martelée.

Le mix minimaliste — très proche du marteau, souffle de feutre perceptible — souligne une esthétique de proximité. La pédale est tenue avec parcimonie : juste assez pour laisser naître les harmoniques, jamais au point d’engloutir le phrasé. La pièce sonne claire, comme filmée en plan rapproché : on devine un piano réglé serré, un accord tempéré pour la netteté des médiums, une réverbération de chambre qui coud l’espace sans le théâtraliser. L’ombre de Nils Frahm affleure dans l’ascèse des dynamiques, celle d’Esbjörn Svensson dans la manière d’ouvrir subitement une perspective lyrique au détour d’un motif. Dans le lointain, un sens du crescendo dramatique évoque la grammaire cinématographique de Zimmer, mais jamais au détriment de l’intime.

Le morceau porte un poids doux : l’hommage aux parents disparus irrigue la forme sans l’alourdir. Ici, la douleur ne réclame pas le pathos, elle cherche la forme juste. Les séquences ascendantes travaillent comme des respirations, les descentes chromatiques ouvrent des fenêtres malgré leur gravité. Le temps semble élastique : rubato discret, dilatations microscopiques, une façon de dire que le souvenir n’obéit pas au métronome. La mélodie centrale revient, un peu plus usée, un peu plus vraie, tel un chapelet qu’on égrène pour survivre à l’instant.

“Saint” s’inscrit dans ce couloir rare où l’ambient, le classique contemporain et le jazz se tiennent par la main sans jamais se confondre. C’est de la musique qui voit dans l’obscurité. Une pièce pour méditer, oui ; surtout, une pièce pour tenir debout. Quand la dernière résonance s’éteint, il reste une certitude : certaines vies méritent des monuments de silence, et ce piano en est un.

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Written By
Extravafrench

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