On entre dans Velvet Bite comme dans un songe électrifié. Pas celui qu’on traverse avec insouciance, mais celui qu’on redoute et qu’on désire à la fois : un rêve où chaque note est une ombre, chaque souffle un doute. Lawrence Timoni, artisan insomniaque du studio berlinois, signe ici un morceau qui ne cherche ni la séduction immédiate ni la facilité — mais la morsure lente, celle qui s’installe, qu’on sent longtemps après.
Sous ses airs de ballade spectrale, Velvet Bite est une protest song en costume de velours, un manifeste contre les fantômes du pouvoir et de la résignation. Timoni s’y érige en conteur lucide d’un monde sous emprise, où les mensonges se glissent dans les câbles et où les écrans remplacent les miroirs. Sa voix, mi-humaine, mi-mécanique, flotte au-dessus d’un tapis d’acoustiques écorchées et de textures digitales fissurées. Chaque son semble provenir d’un espace entre deux mondes : celui des vivants et celui des machines.
On y entend le Berlin des sous-sols — celui des clubs aux murs suintants et des poètes perdus — respirer sous la surface. La guitare y dialogue avec des glitchs électroniques, les chœurs se dissolvent dans des nappes froides, et la rythmique avance à pas feutrés, comme une procession funèbre sous néons. Il y a quelque chose de Radiohead période Amnesiac dans la tension feutrée, de Foals dans l’urgence rythmique, et de Ben Howard dans la manière de laisser les silences parler à la place des mots. Mais Timoni, loin de copier, distille une langue à lui : un mélange de chair et de circuit imprimé, de poésie en apnée et de critique sociale chuchotée.
Ce qu’il appelle lui-même son “ghost protest” n’a rien de métaphorique : dans Velvet Bite, les spectres sont bien réels. Ce sont ceux de la manipulation douce, de la servitude invisible, du capitalisme numérique qui infiltre les âmes. Pourtant, malgré la noirceur du propos, la musique garde une beauté lumineuse, presque mystique. Timoni parvient à faire cohabiter la douleur et la grâce, la résistance et la contemplation. Le titre, enregistré dans la solitude habitée de son studio, semble chargé de la mémoire de Berlin — une ville faite de cicatrices et de renaissances, de luttes et d’utopies.
La production, d’une précision quasi chirurgicale, ne cherche jamais l’effet. Les guitares sont organiques, presque palpables, les basses s’enfoncent comme des racines dans la terre, tandis que les textures électroniques se déploient telles des aurores industrielles. C’est une œuvre qui vit dans les interstices : entre la lumière et l’ombre, entre la peur et la fascination, entre l’humain et le synthétique.
Dans un monde saturé d’images et de faux-semblants, Lawrence Timoni choisit la voie la plus risquée — celle de la lenteur, de l’écoute, de la beauté inquiète. Velvet Bite est à la fois un exorcisme et une caresse : une chanson qui mord sans violence, qui hante sans effrayer, et qui finit par nous laisser face à notre propre reflet.
Dans le miroir sonore qu’il tend, on distingue notre époque — maquillée, connectée, perdue — et cette question qu’il murmure entre deux accords : “Et si les vrais monstres n’étaient pas ceux qu’on croit ?”
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