« Never Run Dry est ce point de rupture lumineux où la tradition devient un prétexte pour réinventer la tendresse, la colère et l’inconnu. »
Il y a des premiers EP qui présentent un groupe, d’autres qui le révèlent. Never Run Dry, lui, va plus loin : il expose Testaments comme une formation déjà habitée, consciente de son souffle, de ses failles et de son vertige. Un quintette londonien qui joue le jazz comme on écrit un roman — avec des nœuds, des zones d’ombre, une dramaturgie intime qui n’a rien à envier aux musiques les plus aventureuses. Ici, l’improvisation n’est pas un geste gratuit : c’est un acte de foi, une manière d’habiter le temps jusqu’à le faire trembler. Et les quatre pièces de cet EP sont autant de chapitres qui ne cessent de se contredire, de se répondre, de se transcender.
Ae Fond Kiss (Never Run Dry) ouvre l’album comme une longue déflagration lente, 13 minutes qui s’étirent et se tordent comme une lettre d’amour retrouvée dans un grenier humide. La relecture du chant écossais devient ici un rituel, presque une invocation : guitare suspensive, basse qui murmure, euphonium qui respire comme une bête mythologique, voix semi-parlée qui tire Robert Burns vers l’abstraction contemporaine. La pièce navigue par blocs, par états : d’abord la pudeur Folk-Jazz à la Bill Frisell, puis l’ascension hallucinée du solo de Dom Howard, et enfin cette longue traînée d’euphonium où Cameron Scott transforme la mélodie en une matière incandescente. La dernière minute, quand le titre même de l’EP revient hanter l’espace, ressemble à une prière murmurée dans une chambre vide.
Mountain Stream (Take 1) choisit la voie inverse : une miniature suspendue, un duo avec guitare d’une sobriété presque déstabilisante. Rebecka Edlund ne chante pas vraiment : elle raconte, elle interroge, elle respire dans les interstices de la pièce. Cette relecture du morceau de Fergus McCreadie devient une balade de solitude douceâtre, un ruisseau qui coule lentement entre deux souvenirs. La fragilité de l’enregistrement, les quelques bruits accidentels (les clés, un souffle trop proche du micro), tout cela dit la vérité brute du moment, la promesse que Testaments ne trichera jamais avec le vivant.
Contemplation remet les pendules à l’heure en injectant une énergie presque tribale dans le disque. Ici, la batterie de Sam Nicholls et la basse de Mark McQuillan se livrent à un duel amoureux, une danse qui serpente entre les signatures rythmiques complexes héritées de la scène londonienne contemporaine. C’est le morceau-labyrinthe, celui où chaque détour ouvre une nouvelle chambre : un solo d’euphonium lyrique qui tutoie le cri, une envolée vocale qui frôle le mystique, et ce cœur rythmique jamais figé, toujours en mouvement. La pièce donne l’impression d’observer un organisme vivant, un animal étrange qui change de peau plusieurs fois sans prévenir.
Puis arrive Mountain Stream (Take 2), comme si l’on ouvrait la porte sur la chambre d’écho parallèle du morceau précédent. C’est la version spectrale, libre, presque chamanique. Pas de structure, pas d’ancrage, juste une dérive improvisée captée dans la foulée du premier enregistrement. Rebecka Edlund y invente des lignes en suédois, Dom Howard maltraite son instrument jusqu’à le transformer en machine cosmique, et l’ensemble devient un flux de conscience sonore. Ce dernier geste clôt l’EP avec une beauté désordonnée, presque sauvage : l’image d’un groupe qui refuse les cadres et préfère l’abandon créatif à la construction rassurante.
Avec Never Run Dry, Testaments signe un EP qui n’a rien d’un simple préambule. C’est une déclaration d’intention : faire du jazz un espace de vérité émotionnelle, tendre et parfois violente, mais toujours profondément humaine. Chaque morceau semble écrit pour une salle silencieuse, un public suspendu à un fil invisible, un instant où l’on sent son propre cœur battre un peu trop fort.
Le début d’une histoire qui, déjà, promet de ne jamais s’assécher.
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