Polly, reprise par deadwater, ne cherche pas à honorer un classique : elle le regarde droit dans les yeux et décide de ne pas détourner le regard.
Polly arrive avec une lourdeur sourde, presque physique. Rien de spectaculaire, rien de clinquant. Juste une sensation immédiate de malaise maîtrisé, comme si le morceau avançait avec un poids supplémentaire sur les épaules. Dès les premières mesures, on comprend que cette relecture n’a rien d’un exercice nostalgique. Elle s’installe dans une zone plus sombre, plus dense, où la tension n’est jamais relâchée, seulement déplacée.
À la manœuvre, deadwater choisit une approche radicalement intelligente : ne pas moderniser Polly en la rendant plus brillante, mais en la rendant plus lourde. Le tempo pulse légèrement différemment, plus affirmé, presque mécanique par moments, tout en conservant cette impression d’étouffement qui faisait la force du morceau original. Ici, la retenue devient une arme.
Impossible de ne pas sentir l’ombre de Nirvana planer sur chaque accord. Mais deadwater ne cherche jamais à imiter. Là où la version originale avançait sur un fil fragile, presque acoustique dans son malaise, cette reprise injecte une densité moderne, plus électrique, plus oppressante. Les guitares sont plus épaisses, plus granuleuses, comme si le morceau avait été plongé dans un bain de goudron sonore.
La voix, volontairement contenue, refuse toute théâtralité. Elle ne crie pas, elle insiste. Elle avance avec une froideur presque clinique, renforçant le caractère profondément inconfortable du texte. Polly n’a jamais été une chanson facile, et deadwater le comprend parfaitement. Plutôt que d’adoucir cette gêne, le groupe la prolonge, la creuse, la rend contemporaine. Le malaise n’est plus une relique des années 90, c’est un état toujours actif.
Musicalement, cette version joue sur une agressivité retenue, comme une violence constamment réprimée. Les silences sont lourds, les respirations rares. Chaque montée semble promettre une explosion qui n’arrive jamais vraiment, laissant l’auditeur dans une attente nerveuse. Cette frustration volontaire est précisément ce qui rend la reprise si efficace. Polly ne cherche pas à libérer, elle enferme.
On sent chez deadwater une compréhension fine de ce que représente ce morceau dans l’histoire du rock. Pas un hymne, mais un témoignage dérangeant. En accentuant l’aspect grunge moderne, presque industriel par endroits, le groupe replace Polly dans un contexte actuel, où la noirceur n’a rien perdu de sa pertinence. Le morceau devient un rappel brutal : certaines histoires ne vieillissent pas, elles changent simplement de décor.
Cette reprise ne cherche pas à séduire les puristes ni à choquer gratuitement. Elle impose une relecture honnête, cohérente, profondément respectueuse dans son refus de la facilité. deadwater ne rend pas Polly plus accessible, il la rend plus lourde à porter. Et c’est exactement ce qu’on attend d’une reprise réussie : qu’elle dérange à nouveau.
Polly, version deadwater, n’est pas un hommage confortable. C’est une réactivation. Un rappel que le grunge n’était pas qu’un son, mais une tension morale, une façon de regarder le monde sans filtre. Et tant que des groupes comme deadwater continueront à explorer cette zone inconfortable, le grunge restera vivant — non pas comme un souvenir, mais comme une plaie encore ouverte.
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