An Eerie Feeling s’impose comme un état mental avant d’être un album : une traversée lente et électrique où Cries of Redemption transforme le riff en battement cardiaque et la pulsation électronique en ombre portée.
Écouter An Eerie Feeling, c’est accepter de se perdre un peu. Pas dans un labyrinthe conceptuel prétentieux, mais dans une zone grise, moite, inconfortable, où le rock ne sert plus à cogner et où l’électronique refuse la simple fonction d’évasion. Dès les premières minutes, le disque donne l’impression d’entrer dans une pièce faiblement éclairée : on distingue des formes, des tensions, des intentions, sans jamais tout saisir immédiatement. Et c’est précisément là que le projet prend toute sa force.
Derrière Cries of Redemption, Ed Silva avance à contre-courant. Pas de recherche de climax artificiel, pas de refrains conçus pour être consommés rapidement. Le son se construit par strates : guitares épaisses héritées du nu-metal, mais débarrassées de son machisme d’antan, textures électroniques profondes qui rappellent autant les caves de deep house que les paysages mentaux de la trance cinématique. Le tout respire une obsession presque artisanale pour le détail, pour la durée, pour la répétition signifiante.
The Return agit comme un sas, une montée d’adrénaline contenue où l’on sent déjà que le disque ne va pas se livrer facilement. La voix féminine de Denisse Ferrara surgit alors comme une apparition fragile, presque irréelle, accentuant ce sentiment de flottement permanent. Puis vient An Eerie Feeling, centre de gravité du disque, morceau-sensation plus que morceau-objet. Ici, tout est question de tension : le groove avance à pas lents, la guitare gronde sans exploser, et l’électronique enveloppe le tout comme un brouillard épais. On n’écoute plus vraiment : on subit, on absorbe.
L’album gagne ensuite en nuances. No More Google Translate introduit une ironie sourde, presque cynique, comme si le langage lui-même devenait insuffisant pour traduire l’état émotionnel du projet. Cloud 9 trompe par son titre : rien de céleste ici, mais une suspension étrange, un faux répit avant de replonger. Abstract pousse l’expérience vers quelque chose de plus introspectif, presque claustrophobe, tandis que Awakening semble esquisser une sortie, une possible lumière, vite rattrapée par la gravité ambiante. Wherever You Are clôt l’ensemble comme une question laissée sans réponse, un message envoyé dans le vide.
An Eerie Feeling est un disque qui insiste, qui s’installe, qui refuse de disparaître une fois l’écoute terminée. Une œuvre hybride, sombre, parfois inconfortable, mais profondément honnête, qui rappelle que le rock et l’électronique partagent la même matière première : la nuit, ses pulsions, et ce besoin irrépressible de transformer l’angoisse en mouvement.
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