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Music Pop

« Arsenal of Democracy » d’Energy Whores ou quand Carrie Schoenfeld branche les machines sur nos nerfs à vif

« Arsenal of Democracy » d’Energy Whores ou quand Carrie Schoenfeld branche les machines sur nos nerfs à vif
  • Publishedjanvier 26, 2026

Un disque qui danse sur les ruines, transforme la colère en pulsation et refuse de faire semblant d’ignorer l’époque.

Le confort n’est jamais invité ici. À peine Arsenal of Democracy lancé que quelque chose se crispe, comme si la musique refusait d’être consommée passivement. L’album agit moins comme une collection de morceaux que comme une suite de signaux d’alarme, envoyés depuis un monde déjà trop familier. Energy Whores ne cherche pas à séduire l’époque, mais à la mettre face à elle-même — et franchement, ça pique.

Projet mené par Energy Whores, et incarné par Carrie Schoenfeld, ce disque se situe à la jonction de l’art-pop, de l’électro abrasive et du théâtre politique. On y sent autant la rigueur d’une pianiste classique que l’instinct d’une performeuse habituée à la scène et au récit. Tout est pensé comme une tension continue : rythmes nerveux, mélodies accrocheuses mais jamais rassurantes, textes qui refusent l’euphémisme.

Dès Hey Hey Hate!, le décor est planté. La pulsation est dansante, presque entraînante, mais le propos tranche net. La chanson démonte la fabrication industrielle de la haine avec une ironie sombre, presque sarcastique. J’aime ce contraste volontaire entre le corps qui bouge et l’esprit qui se raidit. Energy Whores maîtrise parfaitement cet art du décalage, où le plaisir rythmique devient un cheval de Troie.

Pretty Sparkly Things pousse encore plus loin cette logique. Derrière son vernis synth-pop scintillant, le morceau attaque frontalement le consumérisme anesthésiant. Tout brille, tout sonne bien, mais quelque chose sonne faux — et c’est précisément le propos. On danse au milieu des décombres, hypnotisés par des objets qui nous regardent mourir à petit feu.

Avec Mach9ne, l’album bascule dans une satire plus froide. Le morceau évoque la domination technologique, l’obsession de la performance, la vitesse comme idéologie. La production est mécanique, presque oppressante, comme si l’humain se faisait progressivement aspirer par ses propres créations. Bunker Man lui répond en miroir : isolement des puissants, fantasme de protection, paranoïa élitiste. Ici, la musique se fait plus lourde, plus sourde, laissant planer une menace diffuse.

Puis vient Two Minutes to Midnight, probablement l’un des titres les plus glaçants du disque. Pas de métaphore flamboyante, pas d’effets grandiloquents. Juste l’évocation directe de l’escalade nucléaire, de la fragilité de l’espèce, du compte à rebours permanent. J’ai trouvé ce morceau presque difficile à écouter, non pas à cause de sa violence sonore, mais à cause de sa sobriété. Rien n’est exagéré. Tout est déjà suffisamment terrifiant.

Le reste de l’album — Little Pill, Electric Friends, Speedo Boys Drone, King Orange — continue d’explorer cette zone instable entre danse et désillusion, entre satire et deuil. Energy Whores alterne les textures, ose des respirations, mais ne relâche jamais la tension. Même dans les moments plus mélodiques, une inquiétude persiste, comme un bruit de fond impossible à faire taire.

Ce que je trouve profondément fort dans Arsenal of Democracy, c’est son refus total de la nostalgie ou du slogan. Carrie Schoenfeld ne prêche pas. Elle documente. Elle observe les dégâts psychologiques, moraux, émotionnels d’un monde en crise permanente, et elle les transforme en matière sonore. La musique devient alors un espace de résistance, pas par l’espoir facile, mais par la lucidité.

Pourquoi écouter cet album ? Parce qu’il rappelle que la pop, l’électronique et l’art-rock peuvent encore être dangereux. Parce qu’il ose parler de pouvoir, de propagande, de peur et de responsabilité sans chercher à être aimable. Et parce qu’à une époque où l’indifférence est devenue un réflexe de survie, Arsenal of Democracy fait le choix inverse : rester éveillé, même quand ça fait mal.

Ce disque ne promet rien. Il constate, il accuse, il enregistre l’état du monde. Et parfois, c’est exactement ce que l’art doit faire : être un témoin impossible à faire taire.

Written By
Extravafrench

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