« Only a Broken Heart Can Hold the World » de Susan Style agit comme un passage — un lieu où la rupture devient une matière à construire, presque une géographie intime
Je n’ai pas écouté cet album comme une suite de morceaux, mais comme un déplacement. Une traversée lente, parfois instable, entre deux états du monde. Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est cette sensation de déracinement qui ne cherche jamais à se résoudre. Au contraire, Susan Style l’étire, le rend presque fertile, comme si perdre ses repères devenait une manière d’en inventer de nouveaux.
“The Hope from the Dream” ouvre l’album comme une brèche fragile. À peine deux minutes, mais une fonction essentielle : installer un flottement. Rien n’est encore fixé, tout semble suspendu, comme un réveil encore embué où les contours du réel refusent de se stabiliser. Puis “The Song Sung by the Stars” élargit l’espace. Les textures deviennent plus aériennes, presque cosmiques, et je me surprends à écouter non plus des sons, mais des distances. Une manière très particulière de composer, où chaque élément semble positionné dans une profondeur plutôt que dans une simple structure.
Quand “All Things New” arrive, quelque chose bascule. Le rythme s’affirme, mais sans jamais écraser. Les influences synthétiques, presque rétro dans leur ADN, ne sonnent jamais nostalgiques. Elles sont réappropriées, filtrées par une sensibilité contemporaine, comme si Susan refusait toute idée de citation pour ne garder que l’émotion brute. Et dans cette tension entre modernité et mémoire, le morceau trouve une énergie très singulière, presque lumineuse.
Le cœur du projet reste évidemment le titre éponyme, “Only a Broken Heart Can Hold the World”. Là, le temps change de nature. Plus lent, plus dense. C’est un morceau qui ne cherche pas à séduire immédiatement, mais à installer une forme de méditation. Les couches électroniques s’y empilent comme des pensées, parfois claires, parfois brouillées, et je ressens presque physiquement cette idée de déconstruction dont parle l’album. Rien n’est stable, mais tout avance.
“Weird in a Good Way” agit comme une respiration étrange. Plus libre, plus instinctif, presque corporel. On sent l’influence des clubs, mais détournée, déplacée vers quelque chose de plus introspectif. Ce n’est pas une invitation à danser, c’est une invitation à se laisser traverser. Et puis viennent “For You” et “A Fling”, qui jouent un rôle essentiel. Ils reconnectent l’album à une forme de pop plus directe, sans jamais céder à la facilité. Les mélodies accrochent, oui, mais elles restent habitées par une complexité émotionnelle qui empêche toute lecture simpliste.
Ce qui me touche profondément dans cet album, c’est cette manière de faire cohabiter des mondes sans chercher à les lisser. Taipei et Londres, l’intime et le collectif, le chaos et la reconstruction. Susan Style ne choisit pas, elle assemble. Et dans cet assemblage, elle crée un langage qui lui est propre.
Je referme l’écoute avec une sensation étrange, presque rare. Celle d’avoir traversé quelque chose qui dépasse la musique elle-même. Un espace où la fragilité devient une force structurante, où l’exil cesse d’être une perte pour devenir un point de départ. Et ça, peu d’albums arrivent à le faire ressentir avec autant de précision.
Pour découvrir plus de nouveautés POP, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVAPOP ci-dessous :
