« Scattered Clouds » ne cherche pas à illustrer un film imaginaire : Gianfranco Malorgio compose au contraire la mémoire émotionnelle d’un cinéma qui n’existe pas encore, quelque part entre le vertige cosmique des années 80 et nos ruines contemporaines.
Ce qui me séduit immédiatement dans « Scattered Clouds », c’est sa manière de ne pas courir après l’image tout en la suscitant sans cesse. Beaucoup de compositions pensées pour la synchronisation tombent dans un piège assez triste : elles deviennent des musiques d’usage, des décors bien fabriqués, des matières interchangeables destinées à soutenir autre chose qu’elles-mêmes. Ici, c’est tout l’inverse. Gianfranco Malorgio écrit une pièce qui semble déjà dialoguer avec un film possible, oui, mais qui possède surtout sa propre gravité narrative. « Scattered Clouds » ne sonne pas comme un fond sonore. Il sonne comme une hypothèse d’univers.
Le plus beau est sans doute dans cette filiation revendiquée avec la science-fiction des années 80. Non pas la science-fiction réduite à ses néons nostalgiques ou à sa simple iconographie rétro, mais celle qui savait faire du futur un espace émotionnel. Un futur traversé par la solitude, l’élan, la contemplation, parfois même par une forme de spiritualité discrète. C’est exactement ce que Malorgio semble retrouver ici : une écriture qui regarde au loin sans perdre la main humaine qui la guide. On sent le compositeur fasciné non par la technologie en elle-même, mais par ce qu’elle provoque dans l’âme lorsqu’elle croise l’inconnu.
Et cette âme, justement, vient de loin. Ce n’est pas rien de savoir que derrière cette pièce se trouve un musicien passé par la guitare classique, par le gypsy jazz, par Django Reinhardt, par les scènes romaines, les festivals, les bandes originales italiennes, les collaborations avec Dario Pinelli, Dorado Schmitt ou Tim Kliphuis. On entend chez Gianfranco Malorgio une discipline harmonique, une culture de la nuance, une manière de laisser les thèmes respirer qui ne doivent rien au simple effet de style. Même quand il se tourne vers des compositions destinées au sync et à un imaginaire plus cinématographique, il garde quelque chose de l’artisan exigeant, du musicien qui sait qu’un motif doit vivre, pas seulement fonctionner.
« Scattered Clouds » me donne l’impression d’un travelling lent au-dessus d’un monde à moitié perdu. Des masses en mouvement, des lignes d’horizon, une inquiétude douce. Le titre est très juste : les nuages ne sont pas compacts, ils sont disséminés, fragmentés, comme des souvenirs ou des signaux dans un ciel encore lisible. Et dans cette dispersion, la musique trouve sa logique. Elle avance sans brutalité, mais elle n’est jamais décorative. Elle installe une tension légère, presque philosophique, une sensation d’attente.
Je suis toujours touché par les compositeurs qui comprennent que l’atmosphère n’est pas un brouillard, mais une écriture. Malorgio fait partie de ceux-là. Il ne plaque pas de “cinématique” sur ses morceaux ; il pense en cinéma, en espace, en respiration. C’est sans doute pour cela que « Scattered Clouds » possède ce pouvoir rare : faire naître des images sans les imposer, ouvrir des scènes sans les verrouiller.
Au fond, cette pièce parle peut-être autant du passé que du futur. Elle regarde les années 80 comme on regarde un ancien rêve technologique, avec tendresse mais sans naïveté. Elle en garde la mélancolie aventureuse, le goût des grands espaces intérieurs, cette croyance étrange qu’un synthé, une nappe, une progression harmonique pouvaient encore contenir une promesse métaphysique.
Gianfranco Malorgio signe ici une œuvre qui ne se contente pas d’être “adaptable” à un film. Elle donne envie qu’un film soit enfin à sa hauteur. Et c’est, au fond, le plus beau compliment qu’on puisse faire à une musique de cette nature.
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