« « Cyanometer » installe Pocket Lint dans une pop de cabinet de curiosités, entre synthés 80s, guitares alt rock et vertige cinématique, comme si Mark Heffernan avait inventé une machine pour quantifier la mélancolie humaine. »
Un cyanomètre, à l’origine, sert à mesurer le bleu du ciel. Chez Pocket Lint, l’objet devient beaucoup plus inquiétant, beaucoup plus intime, presque indiscret : il ne mesure plus l’atmosphère au-dessus de nos têtes, mais la quantité de bleu planquée à l’intérieur d’un être. Dit autrement : combien de ciel, combien de tristesse, combien de rêve, combien de distance peut contenir une personne avant de commencer à disparaître dans sa propre couleur ?
« Cyanometer » a cette idée folle comme point de départ, et c’est précisément ce qui lui donne son charme singulier. Pocket Lint, projet caméléon de Mark Heffernan, ne fabrique pas seulement des chansons : il collectionne des anomalies, des petites vitrines sonores, des objets émotionnels posés sous verre. Ce titre est le premier extrait de Wunderkammer, un album pensé comme un cabinet de curiosités imaginaire, où chaque morceau correspond à une pièce exposée, une énigme, une chose étrange qu’on regarde trop longtemps jusqu’à y voir son propre reflet.
La production épouse cette logique d’objet ancien trafiqué avec de l’électricité moderne. Synthés, boîtes à rythmes 80s, guitares, voix masculine au grain cinématique : « Cyanometer » avance dans un clair-obscur très britannique, quelque part entre la pop synthétique qui a grandi dans les néons froids et l’alt rock qui garde encore un peu de poussière sur ses amplis. Rien ne sonne comme une imitation nostalgique. Les années 80 ne sont pas ici un déguisement, mais une matière : plastique, mélancolique, légèrement hantée, idéale pour raconter une science imaginaire de l’âme.
Ce qui m’accroche, c’est la manière dont Mark Heffernan transforme une idée presque muséale en émotion immédiate. Le morceau ne reste pas dans le concept. Il respire. Il a des images sous les ongles. On imagine une pièce obscure, des vitrines, des instruments absurdes, un personnage étrange qui nous guiderait dans la salle, quelque part entre Shelley, Coleridge et un conservateur de musée ayant trop écouté de synth pop nocturne. Pocket Lint peint réellement en son : petites touches de bleu électrique, ombres violettes, reflets de guitare, pulsation mécanique qui donne au morceau une démarche de machine sensible.
Il y a aussi quelque chose de très beau dans la naissance même de Pocket Lint : Mark Heffernan essayant, en 2020, de sculpter des camées en améthyste sur son balcon, avant que la poussière violette et les mains fatiguées ne le poussent vers le studio. Cette anecdote dit tout de son rapport à la création : bricoler, gratter, échouer peut-être, puis transformer l’obstination en forme. « Cyanometer » garde cette dimension artisanale, même dans son habillage électronique. On sent quelqu’un qui travaille moins pour produire un single efficace que pour ouvrir une boîte impossible.
La force du titre tient finalement dans sa métaphore centrale : mesurer le bleu intérieur. Pocket Lint signe une pop étrange, élégante, légèrement tordue, qui donne envie de regarder ses propres nuances avec plus d’attention. « Cyanometer » ne demande pas si l’on va bien. Il sort son instrument, observe la couleur du silence, et nous laisse avec cette question délicieuse et dangereuse : combien de ciel avons-nous avalé sans nous en rendre compte ?
Pour découvrir plus de nouveautés POP, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVAPOP ci-dessous :
