« Avec « Avant-Garde », FLOSS ouvre « b0dy c0un1 » comme on allume une bombe rose fluo dans un musée trop propre : une satire électroclash sur la célébrité, la mort, le sexe et l’obsession d’être enfin vue. »
Le bon goût n’a jamais fait danser personne très longtemps. FLOSS le sait, et c’est peut-être pour ça qu’elle arrive avec la délicatesse d’un talon aiguille planté dans le carrelage d’un club berlinois. « Avant-Garde » n’est pas un morceau qui demande la permission d’exister. Il entre, maquillé trop fort, sourire trop grand, regard trop lucide, et commence à disséquer l’un des fantasmes les plus morbides de la pop culture : devenir immortelle à condition de disparaître.
Focus track et vidéo manifeste de son premier album « b0dy c0un1 », « Avant-Garde » pose immédiatement le décor. FLOSS y mélange dance pop, hyperpop, alternative dance, électroclash et théâtralité rave avec cette énergie qu’elle nomme elle-même “angry feminist techno pop”. La formule pourrait sembler gadget si elle n’était pas aussi précise : c’est effectivement une pop de rage, mais une rage en latex, en paillettes, en sueur, en ironie noire. Une colère qui refuse de rester élégante pour être prise au sérieux.
Le morceau s’attaque au mythe de l’artiste martyr, à cette fascination presque obscène pour les figures parties trop tôt, sanctifiées après coup, consommées plus fort mortes que vivantes. FLOSS ne traite pas le sujet avec gravité funéraire. Elle choisit l’arme la plus dangereuse : le camp. Le morceau est drôle, excessif, cruel, sexy, inconfortable, parfois presque grotesque — donc parfaitement pop. Il y a dans « Avant-Garde » une manière de faire rire jaune la célébrité, de la pousser devant son propre miroir et de lui demander : jusqu’où faut-il se sacrifier pour devenir culte ?
La production, sleek et abrasive, avance comme une performance high-fashion sous stroboscope. On y entend une French touch volontairement déformée, un “je ne sais quoi” presque caricatural, des textures électroniques polies mais prêtes à griffer, et cette sensation d’un défilé qui aurait viré à la rave politique. FLOSS vient de la mode, du visuel, de l’excès esthétique, et cela se sent : « Avant-Garde » n’est pas seulement une chanson, c’est une silhouette. Une entrée en scène. Une pose qui sait très bien qu’elle est une pose, mais qui l’utilise pour dire quelque chose de plus profond.
L’album « b0dy c0un1 » prolonge cette collision entre provocation et vulnérabilité. Après l’EP « ANGRY B!TCH RAVE » et une tournée en support de Sophie Ellis-Bextor, FLOSS élargit son terrain de jeu : amour, sexe, mort, célébrité, rage féminine, pouvoir queer, désir d’être vue et peur d’être consommée. « Bass Bitch » canalise le chaos club et l’empowerment hédoniste, « Wasteland » et « Body Count » laissent apparaître une face plus intime, « Old White Man » et « Bikini » aiguisent son humour provocateur, tandis que « I Will Eat Your God » confirme son appétit de scandale pop déjà largement relayé.
Mais « Avant-Garde » reste la porte d’entrée idéale, parce qu’il contient tout : la satire, le désir de postérité, l’humour noir, la sexualité comme arme, le corps comme scène de crime et la musique comme dernier endroit où reprendre le contrôle de son image. FLOSS ne veut pas seulement faire un banger. Elle veut poser une question presque philosophique sous une couche de gloss toxique : qu’est-ce qu’il reste d’un artiste quand tout a été vendu, remixé, liké, désiré, digéré ?
Quelque part entre Uffie, Peaches, Robyn et les caves les plus insolentes de Berlin, FLOSS invente une pop qui refuse d’être sage, même quand elle devient mélodique. Sa voix peut paraître douce, presque sucrée, mais le propos mord. Les beats frappent, les formules claquent, l’attitude déborde. Tout dans « Avant-Garde » semble dire que la féminité n’a pas besoin d’être aimable pour être magnétique. Elle peut être sale, brillante, politique, drôle, excessive, dangereusement consciente d’elle-même.
Avec « Avant-Garde », FLOSS ne se contente pas de lancer « b0dy c0un1 ». Elle signe une déclaration d’identité en forme de scandale dansant. Une chanson qui rit de la mort tout en ayant peur d’être oubliée. Une track qui transforme la célébrité posthume en fantasme pop, puis la piétine sur un beat. FLOSS veut être célèbre après sa mort, peut-être. Mais à l’écoute de ce morceau, le plus dérangeant est ailleurs : elle est déjà beaucoup trop vivante pour attendre jusque-là.
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