« Soluza fouille ses ombres, ses silences et sa foi comme on cherche une issue dans une pièce sans fenêtre. »
Avant même d’être un album, « Soluza » ressemble à une longue respiration retenue. Le genre de projet qui n’arrive pas par hasard, ni par simple stratégie de sortie, mais après des années à porter quelque chose de trop lourd pour tenir dans un seul morceau. On sent un disque longtemps déplacé, abîmé, repris, poli puis volontairement laissé avec ses aspérités. Pas un objet parfait. Plutôt une mue.
Originaire de région parisienne, Soluza avance dans une variété urbaine très libre, où le rap, le chant, la soul, le jazz, la pop et l’électronique ne se regardent jamais comme des territoires séparés. Ils se frottent, se contaminent, se répondent. Ses influences, de XXXTENTACION à Mac Miller, de Stromae à Frank Ocean, ne servent pas de décor cool pour dossier promo : elles dessinent surtout une famille d’artistes qui ont fait de la faille un langage. Soluza s’inscrit dans cette lignée-là, mais avec une quête plus intime encore, presque spirituelle.
Son nom contient déjà la tension de tout le disque : “SO” pour Soleil, “LU” pour Lune. Deux astres, deux états, deux façons de survivre. La première partie du projet regarde davantage vers la lumière, avec des couleurs pop, soul ou jazz ; la seconde descend dans des textures plus sombres, entre rap, électronique et introspection frontale. Ce n’est pourtant pas un album qui oppose naïvement le bien et le mal, le clair et l’obscur. Il raconte quelque chose de plus humain : la cohabitation permanente des deux.
« Je sais juste chanter » ouvre le disque sans mise en scène excessive. Le titre sonne comme une phrase qu’on dirait presque en s’excusant, alors qu’elle porte déjà toute la puissance du projet. Soluza commence par ce qu’il sait faire quand tout le reste tremble : chanter. Pas pour briller, mais pour tenir. C’est une entrée humble, instinctive, presque à nu, comme si la voix arrivait avant la théorie.
Avec « Regarder loin », l’horizon s’élargit. Le morceau a la beauté simple des décisions qu’on prend sans être encore certain d’en avoir la force. Regarder loin, chez Soluza, ce n’est pas fuir le réel : c’est refuser que les blessures deviennent une adresse définitive. Il y a dans ce titre une envie de sortie, de futur, de distance prise avec le chaos intérieur.
« Livre » agit comme un carnet qu’on ouvrirait sans prévenir. L’écriture de Soluza, souvent née dans l’instant, sans texte préparé, garde cette sensation de pensée captée à chaud. On n’y trouve pas la froideur d’un récit parfaitement ordonné, mais des pages intérieures, des traces, des émotions qui n’ont pas encore eu le temps de se censurer. Le morceau donne l’impression d’une mémoire qui apprend à se lire elle-même.
« Bleu océan » déplace l’album vers une profondeur plus liquide. Le bleu n’y est pas seulement apaisant ; il devient immense, presque dangereux. On peut s’y perdre autant qu’y respirer. Soluza y laisse passer une mélancolie plus ample, moins urbaine, comme si le disque ouvrait soudain une fenêtre sur une étendue intérieure où la peine et la paix auraient la même couleur.
« Sourire » est peut-être l’un des mots les plus trompeurs du projet. Ici, le sourire n’a rien d’un bonheur facile. Il ressemble plutôt à cette expression qu’on apprend à porter pour ne pas inquiéter les autres, ou pour se convaincre soi-même que ça ira. Soluza ne le traite pas comme une évidence lumineuse, mais comme un geste fragile. Une petite armure douce.
« Fenêtre » prolonge cette tension entre enfermement et appel d’air. Une fenêtre ne délivre pas forcément : elle montre seulement qu’un dehors existe. Dans l’album, le titre agit comme un seuil. Soluza regarde au-delà de lui-même, mais quelque chose le retient encore. C’est toute la subtilité du morceau : l’ouverture est là, mais elle demande du courage.
Puis « Dans ma tête » resserre le décor jusqu’au vertige. Les murs ne sont plus autour, ils sont dedans. Le titre plonge dans le mental, dans les pensées qui tournent, les contradictions qui se superposent, les voix intérieures qui prennent trop de place. La dimension rap de Soluza y devient particulièrement pertinente : le flow sert à traverser le bruit, à mettre un rythme sur ce qui menace de déborder.
« Humain » arrive comme le point de rupture le plus bouleversant. Piano-voix minimaliste, harmonies suspendues, chant et rap dans la même blessure : Soluza y parle de traumas, de culpabilité, de cette confusion terrible entre ce qu’on a subi et ce qu’on pense être devenu. Le morceau, produit par Prymus et KNSR, a été enregistré sans texte écrit, comme un jet brut. Cela s’entend. Rien n’y paraît décoratif. Chaque respiration semble chercher une forme de pardon.
Après une telle mise à nu, « Chemin » ressemble à un pas fragile posé sur le sol. Pas une guérison spectaculaire, pas une grande révélation. Juste un mouvement. Et parfois, dans un album aussi traversé par la douleur, le simple fait d’avancer devient une victoire. Soluza y retrouve l’idée du trajet, du lent déplacement vers quelque chose de moins sombre.
« Danger » vient rappeler que rien n’est réglé. Court, plus nerveux, presque comme une alerte, le morceau fait surgir la menace qui revient quand on croit commencer à s’en sortir. Il a cette fonction importante dans le disque : empêcher la lumière de devenir trop facile. La reconstruction n’est pas linéaire. Elle connaît ses rechutes, ses pièges, ses zones rouges.
« Dimension » ouvre alors une autre porte, plus vaste, presque spirituelle. On sent que Soluza ne cherche plus seulement à comprendre ses émotions, mais à les replacer dans quelque chose de plus grand. Le projet retrace aussi un chemin intérieur qui l’a mené vers la foi et sa conversion à l’islam. Ici, cette dimension ne vient pas comme un argument plaqué ; elle agit comme une profondeur supplémentaire, une boussole lente dans le désordre.
« Lumière » referme l’album avec une évidence qui aurait pu sembler trop symbolique, mais qui trouve ici sa nécessité. Après le Soleil et la Lune, après les fenêtres, les dangers, les chemins, les pensées et les aveux, il fallait bien ce mot-là. La lumière, chez Soluza, n’efface pas la nuit. Elle la traverse. Elle ne promet pas que tout est guéri, elle indique seulement que l’obscurité n’a pas gagné.
La force de « Soluza » tient aussi à son mode de fabrication. L’album a été enregistré, mixé et masterisé par l’artiste lui-même. Cette autonomie donne au projet une intensité particulière : chaque son semble venir du même endroit que les paroles, chaque détail paraît prolonger une émotion, une intuition, un état mental. Le disque n’est pas seulement indépendant dans sa production ; il l’est dans sa manière de refuser les formes imposées.
Avec OTE Mansion, structure et noyau créatif qu’il a fondé pour faire émerger d’autres artistes de son entourage, Soluza inscrit aussi son parcours dans une logique collective. C’est important, parce que malgré son intimité parfois vertigineuse, « Soluza » n’est pas un album enfermé sur lui-même. Il cherche le lien. Il parle de soi pour mieux rejoindre les autres.
Au fond, ce premier album éponyme ne raconte pas l’histoire d’un artiste sauvé. Ce serait trop simple. Il raconte quelqu’un qui apprend à ne plus se fuir. Quelqu’un qui accepte de regarder ses blessures sans les confondre avec son identité. Quelqu’un qui, morceau après morceau, avance vers une lumière encore tremblante, mais réelle.
Et c’est peut-être là que « Soluza » touche le plus : dans cette manière de faire de la guérison non pas un miracle, mais un travail. Une marche. Une voix. Un disque entier pour oser se dire enfin : je suis encore humain.
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