« Bennett Tell Me » déroule une romance queer hantée en cinq tableaux, où Eleanor Idlewood confie aux synthétiseurs, au Mellotron et aux bruits de la ville le soin de raconter ce que Marty ne sait plus demander à Bennett.
L’appartement n’a presque pas changé.
Les mêmes meubles restent à leur place, la circulation poursuit son grondement derrière la fenêtre et le téléphone pourrait encore vibrer d’une seconde à l’autre. Pourtant, depuis que Bennett a disparu, chaque objet semble avoir perdu sa fonction ordinaire. Une chaise devient une preuve d’absence. Un bruit dans le couloir ressemble à un retour. Le silence lui-même paraît surveiller Marty.
Eleanor Idlewood bâtit « Bennett Tell Me » autour de cette attente sans certitude. Bennett, hacker contraint de fuir, se trouve quelque part hors du champ. Marty, son compagnon, demeure derrière lui avec une question à laquelle personne ne peut répondre : comment faire le deuil d’une personne qui est peut-être encore vivante ?
L’artiste bordelaise traite cette histoire comme un film nocturne dont elle aurait composé seule le scénario, le montage et la bande-son. Darkwave, synth-pop et textures ambient ne servent pas uniquement à installer une esthétique rétro. Ils permettent de suivre la dégradation du temps, lorsque les jours s’accumulent sans apporter la moindre information nouvelle.
« Bennett Tell Me », dans sa version originale, introduit la supplication au centre du récit. Le titre ne dit pas exactement ce que Bennett devrait révéler. Où il se trouve ? Pourquoi il est parti ? S’il compte revenir ? Cette imprécision rend la demande plus douloureuse encore. Marty ne réclame peut-être plus une réponse précise, seulement un signe capable de confirmer que leur histoire existe toujours quelque part.
La voix, attribuée à Marty, rapproche la narration de la confession. Elle donne un corps à celui qui attend, tandis que les synthétiseurs lui construisent un environnement plus vaste que sa propre solitude. L’influence de Depeche Mode se devine dans cette alliance entre gravité émotionnelle et électronique sombre ; celle de « Tango in the Night » apparaît davantage dans la façon dont une production élégante peut dissimuler une relation déjà fissurée.
« Bennett Tell Me (Extended Mix) » refuse ensuite de quitter la pièce. En étirant la matière du morceau, Eleanor Idlewood donne à l’attente une durée presque physique. Les motifs reviennent, les textures prennent davantage d’espace et la chanson semble chercher une issue qu’elle connaît pourtant incapable de trouver.
Cette version prolongée n’agit pas comme un simple format destiné à la piste de danse. Elle reproduit la mécanique obsessionnelle de Marty. Lorsqu’une personne disparaît sans explication, chaque souvenir est rejoué jusqu’à l’épuisement : le dernier regard, la dernière phrase, le détail que l’on aurait dû comprendre. L’extension devient ainsi le temps mental de l’abandon.
« Missed Call » réduit brutalement le récit à l’un des objets les plus cruels de notre époque. Un appel manqué peut n’être qu’un incident banal ; dans ce contexte, il porte la possibilité d’un contact enfin revenu puis aussitôt perdu. L’interlude fonctionne comme une secousse courte, une notification autour de laquelle toute l’espérance se réorganise.
Le morceau suggère aussi le décalage entre les deux hommes. Bennett vit dans la nécessité de disparaître ; Marty demeure prisonnier du besoin d’être joint. Le téléphone, censé rapprocher, devient l’instrument même de leur séparation. Il contient la voix potentielle de l’absent sans jamais garantir qu’elle sera entendue.
« Midnight Thoughts (Reprise) » déplace la douleur vers l’heure où les défenses faiblissent. La nuit ne crée pas les pensées de Marty, mais elle leur retire toute concurrence. Ce qui pouvait être tenu à distance pendant la journée revient alors avec une précision plus dure : le doute, la peur et l’hypothèse que Bennett ait volontairement choisi de ne jamais revenir.
La forme de reprise donne au titre une qualité spectrale. Une émotion déjà rencontrée réapparaît sous une autre lumière, moins stable, comme si la mémoire avait recomposé les événements pendant le sommeil. Eleanor Idlewood excelle dans cette manière de faire du retour musical non pas une répétition, mais une altération.
« Benedict » referme enfin le récit en retirant la percussion. Le Mellotron, le piano, les synthétiseurs modulaires et les enregistrements urbains remplacent l’élan rythmique par une immobilité attentive. Les voitures lointaines et les sirènes de police inscrivent la disparition de Bennett dans une ville qui, elle, n’a jamais cessé de fonctionner.
Le changement de prénom intrigue. « Benedict » ressemble à une version déplacée, développée ou presque cérémonielle de Bennett. Peut-être désigne-t-il l’homme devenu souvenir, celui que Marty reconstruit faute de pouvoir encore atteindre la personne réelle. L’absence a fini par modifier jusqu’à son identité.
Cette conclusion ambient ne résout rien. Aucun retour n’est annoncé, aucune mort n’est confirmée. La ville fournit seulement ses indices impersonnels : une sirène pourrait concerner Bennett, mais probablement pas ; un moteur pourrait annoncer son arrivée, puis s’éloigne. Marty reste enfermé dans cette interprétation permanente du monde extérieur.
Le geste d’Eleanor Idlewood impressionne par son autonomie. Écriture, production, sound design, prise de son, mixage et mastering ont été réalisés par l’artiste à l’Argonne Sound Lab. Cette maîtrise complète renforce la cohérence de l’EP : chaque bruit semble appartenir au même univers narratif, chaque silence possède une fonction dramatique.
« Bennett Tell Me » évite surtout de réduire l’amour queer à son statut de représentation. La relation entre Bennett et Marty est spécifique, mais leur douleur n’est jamais traitée comme une curiosité. Eleanor Idlewood raconte deux hommes séparés par une menace extérieure, puis observe la manière dont cette contrainte politique ou criminelle finit par coloniser leur intimité.
La véritable tragédie ne réside peut-être pas dans le départ de Bennett. Elle se trouve dans l’impossibilité de donner à ce départ un sens stable. Marty ne peut ni attendre sereinement ni commencer pleinement son deuil. Son amour reste suspendu entre fidélité et disparition.
Eleanor Idlewood ne révèle jamais si Bennett rentrera. Elle laisse une fenêtre allumée, un téléphone silencieux et cinq morceaux pour mesurer tout ce que l’on continue d’aimer lorsque personne ne répond.
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