« Planet B » enveloppe l’urgence climatique dans une electro-pop cinématographique où Energy Whores confronte nos rêves d’évasion spatiale à une évidence beaucoup moins spectaculaire : aucune planète de remplacement ne nous attend.
L’humanité regarde vers Mars avec l’enthousiasme de quelqu’un qui consulte les annonces immobilières avant même d’avoir éteint l’incendie dans son salon.
Fusées privées, colonies extraterrestres, bunkers souterrains, solutions technologiques encore hypothétiques : notre imaginaire collectif regorge de portes de sortie. « Planet B » naît de l’agacement provoqué par cette fuite en avant. Carrie Schoenfeld ne demande pas si nous serons un jour capables de vivre ailleurs. Elle se demande pourquoi cette possibilité lointaine semble parfois nous dispenser de prendre soin du seul monde qui nous permet actuellement de respirer.
Energy Whores aborde cette contradiction sans choisir la forme attendue de la chanson militante. Pas de folk acoustique grave ni de lamentation contemplative. Le projet new-yorkais installe son propos dans une production électronique ample, rythmée et immédiatement séduisante. Les synthétiseurs ouvrent un horizon presque cosmique, tandis que les pulsations donnent au morceau une efficacité pop qui pourrait parfaitement accompagner les images futuristes qu’il remet pourtant en cause.
Ce décalage constitue la première réussite de « Planet B ». La musique procure l’excitation du départ, puis le texte en révèle l’absurdité. On se laisse attirer par les étoiles avant de comprendre que le véritable sujet se trouve sous nos pieds.
Carrie Schoenfeld appelle cette esthétique « avant electro » : une zone de rencontre entre synth-pop, art rock, narration politique et sound design cinématographique. Le terme décrit bien une musique qui refuse de choisir entre accessibilité et réflexion. Energy Whores ne considère pas qu’un morceau dansant doive abandonner toute ambition intellectuelle dès que la batterie électronique entre en jeu.
Au contraire, le rythme devient ici une manière de faire circuler l’alerte. « Planet B » ne cherche pas à culpabiliser l’auditeur depuis une position morale surélevée. Il l’attire dans une matière sonore immersive, puis glisse progressivement la question au centre de la fête : si aucun refuge viable n’existe, pourquoi continuons-nous à traiter la Terre comme un objet remplaçable ?
Grant façonne avec Schoenfeld une production suffisamment vaste pour évoquer les films d’exploration spatiale, mais jamais totalement rassurante. Derrière l’éclat des synthés affleure une inquiétude constante. Les textures semblent promises à l’infini, tandis que la voix rappelle brutalement les limites physiques de notre situation.
La contribution du guitariste Attilio Valenti permet également de maintenir un contact avec une matière plus organique. Cet équilibre entre électronique et instrumentation humaine renforce le propos du titre : la technologie peut enrichir notre rapport au monde, mais elle ne saurait le remplacer. Elle devient dangereuse lorsqu’elle cesse d’être un outil pour se présenter comme l’excuse idéale à notre inaction.
Le morceau évite cependant de réduire l’exploration spatiale à une folie dérisoire. Il reconnaît implicitement la fascination exercée par l’inconnu, la beauté du progrès scientifique et ce désir profondément humain de dépasser les frontières. Le problème commence lorsque l’émerveillement sert à détourner le regard de la dégradation déjà visible.
Cette nuance rend « Planet B » plus intéressant qu’un simple slogan écologique. Energy Whores parle de climat, mais également de responsabilité et de déni. Notre espèce possède une étrange capacité à imaginer des solutions d’une complexité vertigineuse pour éviter les changements immédiats, moins spectaculaires, qui menaceraient nos habitudes.
Construire une ville sur Mars paraît parfois plus enthousiasmant que réduire la consommation, revoir nos modèles économiques ou accepter que la croissance ne puisse être infinie sur une planète aux ressources limitées. Le futur devient alors une fiction commode, continuellement repoussé assez loin pour que personne n’ait à modifier le présent.
La formation artistique de Carrie Schoenfeld explique cette attention portée au récit. Pianiste classique, cinéaste indépendante et productrice Off-Broadway, elle conçoit ses chansons comme des scénarios condensés. La musique ne délivre pas seulement une opinion ; elle met en scène une contradiction, lui donne des couleurs, une tension et un mouvement dramatique.
Cette démarche prolonge le travail d’Energy Whores autour de l’autoritarisme, des inégalités, de la technologie et de l’effondrement environnemental. Le projet n’utilise jamais la pop comme un refuge hors du réel. Il en fait au contraire un moyen de rendre les grandes questions suffisamment proches pour qu’elles cessent d’appartenir uniquement aux discours politiques ou scientifiques.
« Planet B » trouve son impact dans cette alliance entre beauté et inconfort. Le morceau donne envie de lever les yeux, mais refuse que ce geste devienne une fuite. Les étoiles restent fascinantes ; elles ne constituent simplement pas un plan de secours.
Energy Whores ne condamne pas notre désir d’ailleurs. Le projet rappelle que l’imagination du futur ne vaut rien lorsqu’elle sert à abandonner le présent.
« Planet B » nous laisse donc face à une vérité sans science-fiction : avant de rêver à un autre monde, il faudrait peut-être cesser de détruire celui qui nous a appris à rêver.
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