« againagain » saisit ce moment où l’on sait déjà que l’histoire recommence, mais où l’on reste malgré tout assez proche pour laisser la boucle se refermer.
Le titre dit tout avant même la première note. Pas « again », mais « againagain ». Une répétition collée à elle-même, sans espace pour reprendre son souffle. Solomon Cazer ne nomme pas simplement le retour ; il en montre l’automatisme, cette façon qu’ont certaines relations, certaines erreurs ou certains désirs de revenir avant même que l’on ait fini de leur tourner le dos.
Le R&B contemporain offre ici un cadre souple, mais le morceau paraît surtout nourri par l’élégance trouble de la neo-soul et la liberté de l’indie R&B. Rien ne semble rigide. Les éléments s’approchent, se retirent, laissent de petites zones d’air autour de la voix. Cette fluidité convient parfaitement à une chanson consacrée à ce qui glisse entre les décisions.
Solomon Cazer, chanteur, auteur, multi-instrumentiste et producteur originaire de Saint Louis, possède cette autonomie rare qui lui permet de penser le morceau comme un tout. L’interprétation, l’écriture et l’arrangement semblent répondre à une même logique émotionnelle. « againagain » n’est pas construit autour d’un seul effet spectaculaire, mais autour d’un état qui gagne lentement du terrain.
La voix s’installe dans une proximité presque inconfortable. Elle n’arrive pas comme une grande confession théâtrale ; elle donne plutôt l’impression d’une pensée formulée trop tard, lorsque le choix a déjà été fait. Solomon Cazer chante depuis l’intérieur de la répétition, pas depuis le confort de celui qui en serait enfin sorti. Cette position donne au morceau sa crédibilité.
La production suit ce mouvement sans l’appuyer lourdement. Les textures paraissent chaudes, mais jamais rassurantes au point d’effacer la tension. Le groove avance avec douceur, tandis qu’une légère inquiétude persiste sous la surface. Tout semble familier, et c’est précisément le problème. « againagain » comprend que les boucles les plus tenaces ne ressemblent pas toujours à des catastrophes. Elles reviennent souvent sous une forme séduisante, presque tendre.
Le morceau tire beaucoup de force de cette contradiction. Il peut être agréable à écouter tout en racontant quelque chose d’épuisant. La sensualité du R&B ne sert pas à embellir le sujet ; elle explique pourquoi il est si difficile de partir. On ne recommence pas uniquement parce que l’on oublie la douleur. On recommence aussi parce que certaines sensations savent revenir avec davantage de précision que les souvenirs qui devraient nous protéger.
Le titre en minuscules renforce cette impression d’intimité et de résignation. « againagain » ne sonne pas comme un avertissement crié, mais comme un constat murmuré. Il y a déjà eu un premier retour, probablement un deuxième, et la chanson apparaît quelque part après, lorsque la surprise a disparu mais que l’habitude reste intacte.
Solomon Cazer évite ainsi le récit classique de la rupture définitive. Le morceau ne présente ni grand départ ni résolution exemplaire. Il s’intéresse à une vérité moins flatteuse : nous savons parfois exactement ce que nous faisons au moment où nous répétons ce qui nous a déjà blessés.
Cette lucidité empêche « againagain » de sombrer dans la simple plainte romantique. Le personnage n’est pas seulement victime d’un cycle extérieur. Il reconnaît, au moins en partie, sa propre participation. La chanson devient alors moins un reproche adressé à l’autre qu’un face-à-face avec cette part de soi qui confond encore familiarité et sécurité.
Solomon Cazer signe un morceau élégant, contenu et émotionnellement ambigu. « againagain » ne prétend pas rompre la boucle en trois minutes vingt-sept. Il en capte le rythme exact.
Et lorsque tout recommence, la seconde fois ressemble déjà étrangement à la suivante.
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