« GLASS » révèle Pierre-Stéphane comme un artisan de sa propre échappée : un premier EP self-made, tendu entre guitare rock, réflexes hip-hop et quotidien ouvrier, où chaque morceau semble poli contre la pression du réel.
Pierre-Stéphane n’arrive pas dans la musique par une porte dorée. Il installe peut-être la porte lui-même.
Cette image, presque trop belle pour être vraie, colle pourtant parfaitement à « GLASS » : un artiste d’Ottawa, glazier dans la construction, inspiré par les façades, les chantiers, les lignes de verre et d’acier, qui enregistre son premier EP dans une petite townhouse du sud de la ville après avoir dû quitter le domicile familial. Le décor compte. Pas comme folklore de “working-class artist” plaqué sur une bio, mais parce que l’EP paraît fabriqué dans cette tension précise : tenir debout, payer son loyer, aller travailler, pratiquer la guitare, écrire, produire, recommencer.
« Hot Girls » ouvre avec un titre qui pourrait laisser croire à une entrée légère, presque bravache. Mais dans l’univers de Pierre-Stéphane, même le désir semble pris dans une matière plus concrète : sortir, séduire, exister socialement, essayer d’avoir l’air sûr de soi quand la vie demande déjà beaucoup d’énergie. Le morceau peut alors fonctionner comme une vitrine nocturne, quelque chose qui accroche vite, avec cette volonté assumée de rendre le mélange rock-hip-hop digestible, immédiat, sans perdre le grain personnel.
« The Birds » prend une autre hauteur. Après la surface sociale, voici le mouvement, la fuite, peut-être l’observation depuis la ville. Les oiseaux sont rarement neutres dans une chanson : ils portent l’idée de distance, de trajectoire, d’instinct. Chez un artiste nourri par l’architecture urbaine, ce titre semble ouvrir une fenêtre. On imagine une mélodie plus aérienne, une respiration dans l’EP, mais pas une sortie complète du béton. Les oiseaux passent au-dessus ; l’artiste, lui, reste au sol avec ses outils, ses ambitions et ses chansons à finir.
« Monster » durcit l’ensemble. Le mot appelle évidemment la part sombre, celle que l’on traîne ou que l’on devient quand la pression travaille trop longtemps. Dans le contexte de « GLASS », il peut désigner autant l’anxiété de l’indépendance que la colère, l’ego, les tensions sentimentales ou professionnelles. Pierre-Stéphane cite des influences allant de Jimi Hendrix à Jay-Z, et ce titre paraît être l’endroit idéal pour comprendre ce croisement : la guitare comme nerf exposé, le hip-hop comme posture, cadence, manière de transformer l’épreuve en présence.
« Nineveh » intrigue davantage. Le titre convoque une ville ancienne, une ruine, une mémoire presque biblique. Au milieu d’un EP très ancré dans Ottawa, le travail, le loyer, les relations et la construction de soi, cette référence ouvre une dimension plus symbolique. Comme si Pierre-Stéphane regardait ses propres fondations à travers une ville disparue. Les débuts d’indépendance ont parfois quelque chose d’archéologique : on découvre ce qui en nous tient encore, ce qui s’écroule, ce qui devra être reconstruit pierre par pierre — ou panneau de verre par panneau de verre.
« Trust » referme la tracklist sur un mot simple, mais absolument central. Faire confiance : aux autres, au futur, à son propre instinct, à un projet entièrement écrit et produit seul. Après les séductions, les envols, les monstres et les ruines, il reste cette question presque nue. Peut-on se fier à quelque chose quand tout change autour de soi ? Pierre-Stéphane semble répondre non par un discours, mais par l’acte même d’avoir terminé l’EP. Créer seul, dans une période instable, devient une forme de confiance arrachée au doute.
Le charme de « GLASS » tient à cette double nature. D’un côté, Pierre-Stéphane cherche la chanson accessible, catchy, capable de circuler sans demander trop d’explications. De l’autre, son parcours donne à chaque morceau une densité de vécu. La production self-made n’a pas ici la prétention de rivaliser avec les machines luxueuses du mainstream ; elle porte autre chose, plus important : une cohérence de main. Tout vient du même endroit. Les voix, les guitares, les structures, les choix de texture. Même lorsque l’EP mélange rock, alternative pop, R&B indépendant et réflexes hip-hop, il garde l’impression d’un carnet personnel tenu au milieu du bruit.
Le mot « GLASS » devient alors parfait. Le verre protège et expose. Il sépare sans cacher totalement. Il coupe lorsqu’il casse. Il reflète celui qui le regarde trop longtemps. Pierre-Stéphane, qui connaît cette matière dans son travail, en fait aussi une métaphore de son passage à l’âge adulte artistique : construire quelque chose de transparent, solide en apparence, vulnérable dès que la pression monte.
Pierre-Stéphane ne signe pas un premier EP confortable.
Il pose une vitre entre son ancienne vie et la suivante, puis laisse assez de traces dessus pour qu’on comprenne qu’il l’a installée à mains nues.
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