« Tulegon traverse “Rovine” comme on revient dans une maison longtemps fermée : chaque titre soulève la poussière d’un âge, d’une ville ou d’un amour mal rangé. »
Les souvenirs n’ont aucune discipline. Ils surgissent dans le désordre, déplacent les meubles, ouvrent une fenêtre sur Ostuni avant de claquer une porte à Rome, puis terminent leur course dans un appartement milanais où quelqu’un n’arrive toujours pas à dormir. « Rovine » épouse cette logique capricieuse. Tulegon ne raconte pas sa vie comme une chronologie exemplaire ; il en ramasse les morceaux, observe leurs fissures et tente d’en comprendre la forme.
Plus de vingt années d’écriture nourrissent ce disque entièrement indépendant. Cette durée se ressent dans la variété des regards : l’enfant n’analyse pas comme l’adolescent, l’homme adulte ne se souvient jamais tout à fait honnêtement de celui qu’il était. Pourtant, une même voix relie ces quatorze chansons. Une voix confidentielle, cultivée sans ostentation, qui connaît la valeur d’un détail domestique et le pouvoir dévastateur d’une phrase prononcée trop tard.
« Vodka Tonic » ouvre l’album sur une sociabilité légèrement trouble. Derrière le verre, la glace et l’apparente décontraction, Tulegon installe déjà une solitude qui sait parfaitement se tenir en public. La chanson évoque ces soirées où l’on parle beaucoup pour éviter le seul sujet important. Son ironie ne masque pas entièrement le vertige ; elle lui donne simplement meilleure allure.
« Prendersi cura » déplace immédiatement le centre de gravité vers le soin. Prendre soin d’une personne, d’un lien, peut-être de soi-même : le geste paraît simple, mais Tulegon en explore toute la difficulté. La tendresse n’y est jamais une abstraction. Elle demande du temps, de l’attention et cette disponibilité que la vie moderne rend presque héroïque.
Sur « Vampiri », les relations deviennent plus prédatrices. Les vampires de Tulegon n’ont sans doute ni cape ni cercueil ; ils empruntent plutôt les visages de ceux qui se nourrissent de notre énergie, de notre patience ou de notre besoin d’être aimé. Le morceau conserve une élégance sombre, quelque part entre lucidité mordante et fascination pour ce qui nous abîme.
« Gennaio » refroidit le paysage. Janvier n’est pas seulement un mois, mais une humeur : les fêtes sont terminées, les promesses du nouvel an paraissent déjà suspectes et la lumière semble toujours partir trop tôt. Tulegon excelle dans ces climats où la météo rejoint l’état intérieur sans tomber dans l’illustration facile.
« Monteverde » ouvre ensuite une carte plus précise. Le quartier romain devient un réservoir de scènes, de rues et de présences anciennes. La géographie fonctionne comme une mémoire parallèle : certains lieux se souviennent à notre place, même lorsque nous essayons d’avancer. Tulegon ne décrit pas Rome comme un monument, mais comme une période de sa vie encore accrochée aux façades.
« La credenza » resserre le cadre autour d’un meuble familier. Une crédence peut contenir de la vaisselle, des objets transmis, des odeurs d’enfance et tout un roman familial que personne n’a jamais écrit. Ce choix d’un détail domestique résume parfaitement la méthode de Tulegon : partir du presque rien pour révéler ce qui dépasse largement l’objet.
« Cuoio » travaille une matière plus physique. Le cuir porte les marques, se plie, se patine et garde les traces de ce qu’il a traversé. La chanson semble observer les corps et les souvenirs selon la même logique. Rien ne demeure intact, mais l’usure peut devenir une forme de beauté.
« Fotogrammi » procède par images coupées. Les souvenirs apparaissent comme des photogrammes isolés, trop courts pour former un récit fiable mais suffisamment nets pour réveiller une émotion entière. Tulegon saisit ici la manière dont la mémoire monte son propre film, supprime certaines scènes et en rejoue d’autres jusqu’à les rendre presque fictives.
« Lobi » explore une zone plus mystérieuse, possiblement mentale ou corporelle. Le titre invite à penser aux lobes du cerveau, aux compartiments de la pensée et à ces régions intérieures où sont stockés le désir, la peur et les souvenirs involontaires. La chanson ajoute au disque une dimension plus abstraite sans rompre son intimité.
« Ricci » revient vers le portrait. Boucles de cheveux, surnom ou silhouette particulière : Tulegon laisse assez de flou pour que l’image devienne personnelle à chacun. Le morceau possède la douceur des souvenirs qui ne blessent plus franchement, mais que l’on continue de toucher pour vérifier qu’ils existent encore.
« Panni stesi » contemple du linge suspendu. Rien de plus banal, et pourtant toute l’Italie semble parfois tenir dans cette image : les fenêtres ouvertes, les vies privées exposées au vent, les draps qui deviennent brièvement des drapeaux anonymes. Tulegon y trouve une poésie quotidienne, sans grand geste ni décor artificiel.
« Granelli di sabbia » élargit soudain la perspective. Les grains de sable ramènent l’existence à sa petitesse, mais aussi à son infinité. Chacun paraît insignifiant, alors que leur accumulation forme des plages, des déserts et le temps lui-même. La chanson médite sur ce paradoxe avec une mélancolie apaisée.
« Note a margine » ressemble à un commentaire laissé sur le bord de sa propre vie. Les notes en marge sont souvent plus sincères que le texte principal : elles contiennent les hésitations, les corrections et les vérités que l’on n’a pas osé intégrer au récit officiel. Tulegon semble y reconnaître tout ce qui demeure périphérique mais essentiel.
« Passanti » referme l’album parmi les silhouettes anonymes. Les passants se croisent, s’ignorent, partagent quelques secondes du même trottoir avant de disparaître. Après avoir fouillé son histoire personnelle, Tulegon termine donc face aux autres, à toutes ces existences parallèles dont nous ne connaîtrons jamais que le mouvement furtif.
Les influences de Bob Dylan, Fabrizio De André, Paolo Conte, Sufjan Stevens ou Baustelle traversent « Rovine » dans le goût du récit, de l’image précise et des arrangements capables d’abriter plusieurs niveaux de lecture. Tulegon n’en reproduit pourtant jamais servilement les gestes. Son disque reste profondément sien, façonné par Ostuni, Rome, Milan et par le temps considérable nécessaire pour apprendre à relire sa propre histoire.
« Rovine » parle de l’amour, du destin et de la fragilité des liens, mais il refuse d’en tirer une morale propre. Les ruines ne livrent pas toujours leurs secrets. Elles prouvent seulement que quelque chose a existé, tenu debout, accueilli des vies, puis changé de forme.
Tulegon ne cherche pas à reconstruire parfaitement ce qui s’est effondré. Il s’assoit au milieu des pierres, reconnaît certaines voix et nous invite à écouter ce qu’elles murmurent encore.
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