« andrue mars choisit de danser au milieu des dégâts : “shaping” troque la noirceur de “the pit” contre un groove sensuel et joueur, comme si guérir passait d’abord par le bassin. »
Chez andrue mars, le changement d’humeur n’a rien d’une incohérence. Il fait partie du récit.
« the pit » plongeait dans une matière plus sombre, presque post-punk, avec ses synthés lourds, ses guitares distordues et cette impression d’enfermement émotionnel. « shaping », deuxième extrait de son prochain album, prend l’exact contre-pied : la lumière revient, la guitare devient plus funky, les basses prennent de l’assurance et la batterie se met à pousser le morceau vers quelque chose de beaucoup plus charnel.
Pas de miracle pour autant. Le chagrin n’a pas disparu, il a juste changé de stratégie.
C’est ce qui rend « shaping » particulièrement séduisant. Le morceau préfère l’idée de transformation physique à celle d’une guérison propre et théorique. Chez andrue mars, on ne s’assoit pas forcément pour comprendre ce qui fait mal ; on bouge, on transpire, on laisse le rythme remettre de l’ordre là où la tête n’y arrive plus. Cette philosophie traverse ici une indie R&B souple, nourrie de bedroom pop et de synthpop, avec une vraie gourmandise funky qui rappelle autant Jamiroquai que certaines productions de Phoenix ou Steve Lacy.
Le Californien installé à Boise pousse d’ailleurs très loin l’autonomie artistique : il écrit, enregistre, produit, mixe et joue lui-même les voix, guitares, claviers, basse, synthés et batterie. Cette maîtrise totale aurait pu donner quelque chose de trop contrôlé. « shaping » garde au contraire une sensation de jeu, presque de désinvolture, comme si l’objectif premier restait de prendre du plaisir avant de chercher la perfection.
Son identité se nourrit aussi d’un mélange assumé entre pop, soul, R&B indépendant et culture queer contemporaine. Les références à Omar Apollo, Remi Wolf, Hiatus Kaiyote ou Ari Lennox permettent de situer cette envie de brouiller les lignes sans que la musique devienne un exercice de style. andrue mars veut surtout faire des morceaux capables de vivre autant dans les écouteurs que dans une pièce où quelqu’un finit par monter le son.
Le thème général de son futur album ajoute une profondeur discrète à cette légèreté. Descendre pour remonter, traverser une forme de « dark night of the soul » avant de retrouver quelque chose de plus lumineux : « shaping » correspond à ce moment où l’on commence enfin à réhabiter son propre corps.
Le terme est bien choisi. Se reconstruire implique parfois moins de retrouver sa forme précédente que d’en accepter une nouvelle.
andrue mars, lui, semble avoir décidé que cette nouvelle forme pouvait très bien avoir une ligne de basse qui donne envie de danser.
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