Brendan Ranney retrouve sa voix sur « Slightly Out of Focus »
- Publishedaoût 29, 2026
« Dix chansons suffisent à Brendan Ranney pour raconter dix-neuf années d’absence sur “Slightly Out of Focus”, un album de guitares, de manque et de mémoire où revenir à la musique signifie surtout comprendre pourquoi on l’avait quittée. »
Dix-neuf ans, c’est suffisamment long pour commencer à considérer une ancienne version de soi comme quelqu’un d’autre.
Brendan Ranney avait rangé la musique avec cette impression assez définitive qu’il n’y retournerait probablement jamais. Ancien membre de Lurid puis de The Dregs, passé par les scènes locales de Fort Wayne et de Claremont, le Californien s’était simplement laissé happer par ce qu’il décrit comme « la course de la vie » : survivre, avancer, perdre le fil. Puis une boîte est réapparue en 2022. À l’intérieur, les poèmes de son père disparu, lui-même auteur publié. Ranney rachète une guitare.
« Slightly Out of Focus » commence finalement ici, avant même sa première note : lorsqu’un fils retrouve les mots de son père et, avec eux, sa propre envie d’écrire.
La comparaison avec Elliott Smith, Pedro the Lion ou Sonic Youth permet de situer quelques coordonnées, tout comme ses influences revendiquées — R.E.M., The Police, Social Distortion, Midnight Oil. Mais l’intérêt du disque tient surtout à sa position étrange : celle d’un premier album réalisé par quelqu’un qui n’est absolument pas un débutant. Les guitares mélodiques, les aspérités électriques, le goût du bruit et les voix superposées servent un auteur qui arrive chargé d’une vie entière à remettre en ordre.
« My Existence (No Not Today) »
Commencer par « My Existence (No Not Today) » revient presque à refuser sa propre introduction.
Le titre possède quelque chose d’ironique et de brutal : parler de son existence tout en la repoussant à plus tard. À l’échelle d’un album né après dix-neuf années de retrait, difficile de ne pas entendre cette ouverture comme une première confrontation avec l’effacement. Ranney ne revient pas en annonçant triomphalement qu’il est de nouveau là. Il commence depuis l’endroit beaucoup moins glorieux où l’on se demande ce qu’il reste de soi après avoir cessé pendant si longtemps de nourrir une partie essentielle de son identité.
« Last Ride »
« Last Ride » introduit immédiatement l’idée d’un dernier trajet, mais chez Ranney, les fins ne semblent jamais tout à fait propres.
Le disque entier existe justement parce qu’un prétendu dernier chapitre n’en était pas un. La chanson prend alors une ambiguïté intéressante : sommes-nous face à un départ, à une capitulation, ou au moment où l’on accepte qu’une chose doive se terminer pour qu’une autre puisse commencer ?
Ce flottement correspond parfaitement au titre de l’album. Tout reste légèrement hors foyer. Les décisions que l’on croyait définitives deviennent moins nettes lorsqu’on les regarde des années plus tard.
« Second Son »
Deux mots suffisent ici à ouvrir un territoire beaucoup plus familial.
Le père de Brendan Ranney occupe une place essentielle dans la genèse du projet, et « Second Son » ne peut qu’entrer en résonance avec cette filiation, même si les informations disponibles ne permettent pas d’en préciser davantage le récit. Ce qui compte, à l’échelle de « Slightly Out of Focus », c’est la manière dont l’identité personnelle semble toujours se construire à proximité de quelqu’un d’autre : un père, une famille, des absents, ceux dont les mots continuent parfois à travailler en nous longtemps après eux.
Sur un album consacré à la réapparition de soi, être « le second fils » pose aussi une question presque silencieuse : quelle place occupe-t-on lorsqu’une partie de notre identité a toujours été relationnelle ?
« Where I’ve Been »
Le quatrième morceau paraît poser la question centrale du disque sans même avoir besoin du point d’interrogation.
Où était Brendan Ranney pendant dix-neuf ans ?
La réponse la plus intéressante n’est probablement pas géographique. Il travaillait, vivait, traversait des bouleversements personnels. Mais « Where I’ve Been » prend davantage de poids lorsqu’on pense à cette absence créative. On peut continuer à vivre normalement tout en ayant abandonné une partie de soi quelque part derrière.
Le retour à la musique devient alors une forme d’enquête autobiographique. Pas seulement « où étais-je ? », mais « comment suis-je devenu cette personne pendant que je ne regardais pas ? ».
« I Remember You »
Après la localisation vient la mémoire.
« I Remember You » possède le genre de titre qui pourrait facilement basculer dans la sentimentalité. Il gagne ici une autre profondeur parce que tout « Slightly Out of Focus » semble travailler sur la persistance des personnes et des versions antérieures de soi.
Se souvenir de quelqu’un n’équivaut pas à le récupérer. C’est même précisément le contraire : la mémoire commence lorsque la présence n’est plus disponible de la même manière.
Le disque de Ranney naît d’ailleurs littéralement d’un objet de mémoire retrouvé. Des poèmes conservés dans une boîte deviennent le déclencheur d’un album. Le passé n’est donc jamais traité comme une simple archive ; il continue d’avoir des conséquences.
« I Don’t Want To Go »
À mi-parcours, « I Don’t Want To Go » change presque la direction de la phrase.
Après avoir passé des années loin de la musique, voilà soudain l’affirmation inverse : ne pas vouloir partir.
Le titre peut bien sûr recouvrir d’autres situations que le parcours artistique de Ranney, et il serait hasardeux d’en réduire le sens sans disposer du texte intégral. Mais placé au sein de cet album, il fait entendre quelque chose de très simple : lorsqu’on retrouve enfin une partie de soi qu’on croyait perdue, la séparation devient autrement plus effrayante.
Ce n’est plus seulement la nostalgie qui travaille. C’est l’attachement au présent retrouvé.
« Baldy Road »
« Baldy Road » est le titre qui ressemble le plus à une adresse.
Et cela suffit à modifier momentanément la nature du disque. Après plusieurs intitulés très intérieurs, presque confessionnels, une route apparaît. Un endroit possible, une géographie, peut-être un souvenir ancré dans un territoire.
C’est une respiration intéressante dans un album construit sur l’introspection. La mémoire ne vit pas seulement dans les personnes ou les émotions ; elle se fixe aussi sur des lieux. Une route peut contenir davantage d’autobiographie qu’un long récit lorsqu’elle devient le raccourci mental vers une période entière.
« Here With You »
Le mouvement s’inverse encore.
« I Remember You » regardait vers une absence. « Here With You » affirme une présence.
Cette succession est peut-être l’une des idées les plus touchantes que permet la tracklist : « Slightly Out of Focus » ne reste pas coincé dans la contemplation de ce qui a été perdu. Quelque chose recommence à se tenir au présent.
Ranney ne paraît d’ailleurs pas chercher le spectaculaire dans sa réapparition. L’écriture qu’il revendique reste mélodique, organique, vulnérable. La reconnexion dont parle l’album semble moins relever d’une renaissance héroïque que d’un réapprentissage : être de nouveau quelque part, auprès de quelqu’un, ou simplement auprès de soi.
« Might Not Be »
Le doute reprend ses droits.
« Might Not Be » est presque une phrase laissée en suspens. Quelque chose pourrait ne pas être. Mais quoi ?
Cette absence de complément correspond remarquablement à l’esthétique générale du disque. Ranney appelle son album « Slightly Out of Focus », pas « Clear Again ». Le retour à la création n’a donc pas effacé les incertitudes. Il leur a seulement donné une forme.
C’est aussi ce qui empêche le projet de devenir une histoire trop parfaite sur un artiste retrouvant miraculeusement sa vocation. Dix-neuf ans de silence ne se résolvent pas avec l’achat d’une guitare. On recommence, mais on recommence chargé de ce qui s’est passé entre-temps.
« Sail Away »
« Sail Away » aurait pu être placé au début. Ranney le garde pour la fin.
Après un album constamment occupé à regarder derrière lui, ce dernier mouvement suggère enfin un départ qui ne ressemble plus exactement à une fuite. Naviguer implique toujours de quitter quelque chose, mais également d’accepter que l’on ne contrôle ni totalement la direction ni l’état de la mer.
La métaphore convient assez bien à ce disque.
Brendan Ranney ne récupère pas l’homme qu’il était dix-neuf ans auparavant. Il ne le pourrait pas, et « Slightly Out of Focus » serait probablement beaucoup moins intéressant s’il essayait. Il revient à la musique depuis l’âge, les pertes, les années ordinaires et tout ce qui s’est accumulé pendant son absence.
C’est peut-être pour cette raison que le flou du titre paraît si juste.
Les photographies parfaitement nettes sont pratiques pour identifier les visages.
Les souvenirs, eux, ont rarement cette politesse.
« Slightly Out of Focus » accepte que certaines choses ne retrouvent jamais leurs contours d’origine. Brendan Ranney ne cherche pas à corriger la photo. Il recommence simplement à écrire depuis ce qu’elle est devenue.
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