Et si nos émotions obéissaient aux mêmes lois que les marées ? Dix ans après son précédent album, Éda Meggyesházi revient avec « Only Salt », un disque où l’eau devient mémoire, langage et matière vivante. Depuis Budapest, Musica Moralia tisse une dreamfolk expérimentale autour du cimbalom, cet instrument traditionnel d’Europe de l’Est aux résonances presque irréelles. Une musique qui préfère les espaces troubles aux évidences, quelque part entre silence, vertige et poésie organique.
Dans cette interview en dix questions, l’artiste nous entraîne dans son univers singulier : des compositrices byzantines du IXe siècle aux mammifères préhistoriques, de ses réflexions sur l’hydroféminisme à son envie improbable de rejoindre un banc de poissons. Une conversation où l’art, la science et le vivant finissent par se rejoindre.
1) Qui es-tu ?
Je m’appelle Éda Meggyesházi. Je suis originaire de Budapest et j’ai un projet musical qui s’appelle Musica Moralia.
À l’origine, c’était un projet solo, mais il a progressivement évolué pour devenir un groupe, avec Péter Jakab à la basse, à la guitare et aux synthétiseurs, et Márton Király à la batterie.
2) Quel est ton parcours ?
J’ai une formation à la fois musicale et en arts visuels.
Du côté de la musique, j’ai appris le violoncelle et un peu la batterie. Aujourd’hui, je joue du cimbalom, un instrument traditionnel d’Europe de l’Est qui ressemble au tympanon, avec des cordes métalliques que l’on frappe à l’aide de petites baguettes en bois dont les extrémités sont souples.
Je chante également. En réalité, j’ai toujours chanté. J’ai passé plusieurs années à étudier le chant et j’ai aussi fait partie d’une chorale.
3) Comment décrirais-tu ta musique en quelques mots ?
Je décris souvent Musica Moralia comme du « bruit silencieux ».
Je m’intéresse beaucoup à cette idée d’entre-deux : entre le silence et le bruit, entre le sens des mots et leur sonorité, mais aussi à l’intérieur même de la structure des chansons. La plupart de mes morceaux parlent justement de cet espace intermédiaire, de cette suspension et de cette fluidité du sens.
Je m’intéresse également à l’anatomie du chant : à la manière dont les paroles peuvent conserver leur signification tout en acquérant de nouvelles dimensions selon la façon dont elles sont chantées.
Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas tant les limites du corps et de la voix que leurs possibilités, tout en préservant un certain sens des proportions et de l’équilibre dans la musique.
4) Quelles sont tes inspirations ?
Mes inspirations ne viennent pas vraiment de la musique, mais d’une multitude de choses.
J’ai remarqué que je suis souvent inspirée par des sujets scientifiques, sociaux ou personnels. Je m’intéresse particulièrement aux liens que l’on peut établir entre les phénomènes naturels et les expériences humaines. Ce qui me passionne, au fond, c’est la manière dont nous vivons notre existence humaine sur Terre, dans sa réalité matérielle et physique.
Pour mon nouvel album, l’eau a été l’une de mes principales sources d’inspiration. J’ai commencé à la considérer comme quelque chose qui relie tous les êtres vivants. Nous sommes tous constitués d’eau et nous en dépendons entièrement. Je ne me perçois donc pas comme séparée de la nature, mais plutôt comme une partie d’un tissu vivant beaucoup plus vaste.
Tout au long de l’album, l’eau est devenue un symbole de fluidité, de soin et d’interconnexion, mais aussi une sorte de langage à travers lequel je pouvais réfléchir aux émotions, aux relations, au changement et au passage du temps.
Je me suis intéressée à sa réalité physique autant qu’à ses possibilités métaphoriques : nos mers intérieures, les profondeurs des océans, les points de rencontre entre la terre et l’eau, ou encore la relation physique entre nos corps et cet élément.
Toutes ces idées peuvent aussi se traduire dans nos expériences émotionnelles quotidiennes : la façon dont nous flottons, nageons ou nous immergeons parfois dans nos émotions, et la manière dont nous sommes reliés les uns aux autres, peut-être un peu comme l’eau circule et relie les choses entre elles.
5) Quelle est ta playlist de prédilection quand tu crées ?
Je n’écoute pas nécessairement de musique lorsque je compose, et je ne m’inspire pas forcément d’autres morceaux pendant mon processus créatif.
Mais il y a deux exemples que je garde souvent à l’esprit, parce que certains aspects de leur musique m’inspirent profondément et que j’aimerais parvenir à quelque chose de similaire, à ma manière.
Le premier, c’est Mariam the Believer, qui fait également partie du groupe Wildbirds & Peacedrums. Je trouve qu’elle utilise l’équilibre de manière particulièrement fascinante dans sa musique. Ce qui me touche dans son travail, c’est ce sens des proportions.
Quand j’écris, j’essaie de créer des chansons dans lesquelles chaque partie dialogue avec ce qui la précède et ce qui la suit. L’ensemble doit fonctionner comme un tout, mais au fur et à mesure que le morceau progresse, de nouvelles possibilités se révèlent.
Je cherche aussi à construire des structures qui possèdent une véritable dramaturgie.
La deuxième référence est Kassia, une compositrice byzantine du IXe siècle. Seule une petite partie de son œuvre nous est parvenue, et j’aime particulièrement ses compositions pour voix féminines.
On y trouve des structures très atypiques, mais qui me semblent intuitives, des choses que je n’ai pas vraiment entendues ailleurs. J’aime énormément l’autonomie que je retrouve dans cette musique ancienne, et c’est aussi quelque chose que je recherche lorsque je crée.
6) Quel est le plat que tu cuisines le mieux ?
Les légumes au four.
On ne peut pas vraiment les rater. Il suffit d’ajouter quelques herbes, de les mettre au four et d’attendre.
Il faut simplement être patient.
7) Quels sont tes projets à venir ?
Nous préparons actuellement notre concert de lancement d’album, qui aura lieu le 17 octobre à Budapest.
Nous avons sorti notre dernier album, « Only Salt », en septembre, dix ans après mon précédent disque, « Hell Is Coming Home ».
C’est le premier album sur lequel je joue avec d’autres musiciens, et Musica Moralia n’est donc plus un projet solo.
C’est une situation très intéressante pour moi, parce que faire partie d’un groupe apporte énormément de soutien et un sentiment de protection. On est en quelque sorte porté par les autres, et on doit se concentrer sur des choses différentes par rapport à une performance solo, où tout semble beaucoup plus lourd.
En même temps, on apprend énormément sur soi-même lorsqu’on joue avec d’autres personnes. Et comme j’ai la chance de travailler avec les bonnes personnes, je me sens particulièrement privilégiée.
Pour le concert de lancement, nous accueillerons également des musiciens invités : Áron Hegyi au piano et aux claviers, et Zsófia Papp aux chœurs. Ils nous aideront à recréer sur scène le son plus riche et ample de l’album que nous avons enregistré.
8) Peux-tu nous raconter une anecdote drôle ou surprenante à ton sujet ?
Je ne sais pas si c’est vraiment surprenant, mais l’une des chansons de l’album, « When the Mammals Only Went Out at Night », possède une source d’inspiration assez improbable.
Elle est née d’une vidéo de PBS Eons que je regardais, consacrée à l’hypothèse du « goulot d’étranglement nocturne ».
Selon cette hypothèse, les premiers mammifères qui vivaient aux côtés des dinosaures étaient principalement nocturnes. Apparemment, il resterait encore des traces de cet héritage nocturne dans l’anatomie et l’évolution des yeux des mammifères.
J’ai tendance à voir les choses de manière assez sombre, alors je me suis dit : « Ah, ça explique tout. J’ai probablement besoin d’yeux adaptés à la nuit, moi aussi. »
Mais au fil de la vidéo, j’ai découvert que cette histoire évolutive était en réalité beaucoup plus complexe. Les premiers mammifères n’étaient peut-être pas exclusivement nocturnes, et certains dinosaures étaient également actifs la nuit.
Alors je me suis dit qu’il y avait peut-être encore un peu d’espoir, finalement.
9) Si tu pouvais passer 48 heures avec quelqu’un que tu n’as jamais rencontré, qui serait-ce ?
Je pense qu’il y a deux possibilités.
La première serait de rencontrer certains de mes ancêtres, peut-être quatre ou cinq générations en arrière, à une époque encore relativement proche.
Je serais très curieuse de savoir si nous aurions quelque chose en commun, comment ils percevaient le monde et si je reconnaîtrais une partie de moi en eux.
Et puis, il y a une expérience que j’ai toujours voulu vivre.
Certains poissons vivent en bancs dans l’océan et se déplacent ensemble avec une synchronisation absolument incroyable. Le banc entier donne presque l’impression de former un seul animal.
Je serais très curieuse de savoir ce que cela fait d’expérimenter une forme de conscience collective comme celle-là.
J’aimerais être l’un de ces poissons et passer du temps avec les autres, faire partie d’un ensemble où les frontières entre l’individu et le groupe semblent disparaître.
Donc, finalement : mes arrière-arrière-arrière-arrière-grands-mères et grands-pères… et un océan de poissons.
10) Un dernier mot ou conseil ?
En anglais, un grand groupe de poissons s’appelle un school, le même mot que pour une école.
J’espère que ça se traduit bien en français !
