« “Sundown” et “Count Blessings” n’ont pas été écrits pour raconter ce qu’Abby Power allait traverser. C’est pourtant ce qui les rend aujourd’hui si bouleversants : réunis par SamXVI au sein de What The Fire Couldn’t Take, ces morceaux anciens semblent avoir attendu leur moment pour parler autrement de foi, de gratitude et de ce qui reste lorsque la vie a tout déplacé. »
Le plus beau récit autour de What The Fire Couldn’t Take n’a pas été prémédité. Abby Power avait déjà écrit et enregistré ces chansons lorsqu’un diagnostic de cancer du sein est venu bouleverser sa vie. SamXVI, collaborateur de longue date, producteur, ingénieur et ami, a alors fait quelque chose de très particulier : regarder cette matière éparse, écrite à différentes périodes, et y reconnaître une histoire qu’Abby elle-même n’avait pas encore vue.
« Sundown » et « Count Blessings » prennent toute leur force à cet endroit précis.
Pas parce qu’ils seraient devenus soudainement des chansons “sur” la maladie. Ce serait réduire ce qu’ils racontent. Leur nouvelle puissance vient plutôt du décalage entre leur écriture initiale et ce qu’elles signifient désormais.
« Sundown » possède l’énergie la plus expansive des deux. Le morceau regarde vers l’avant. Rap, pop rap et conscious hip-hop s’y rencontrent dans une écriture qui préfère l’élan au repli, avec cette volonté presque physique de transformer la difficulté en force disponible. Abby Power le décrit comme un titre motivant, construit en couches successives, et cela correspond parfaitement à son rôle au sein du projet : il faut que quelque chose continue.
La lumière du titre compte alors moins comme une opposition naïve à l’obscurité que comme un changement d’état. Le soleil descend, mais la journée n’est pas effacée pour autant. « Sundown » porte cette idée de transition, de passage entre ce que l’on croyait terminé et ce qui peut encore commencer.
L’écriture d’Abby Power possède depuis longtemps une filiation avec le spoken word et un hip-hop où les mots doivent garder leur poids. Son admiration pour les poetry slams, Lauryn Hill ou Mos Def se retrouve moins dans l’imitation que dans une certaine façon de considérer le rap comme espace de réflexion personnelle. Elle ne rappe pas uniquement pour produire une cadence ; elle veut articuler une pensée.
SamXVI comprend très bien cette qualité. Son rôle dépasse ici la simple production. En réunissant ces morceaux, il agit presque comme un monteur de cinéma : il crée une narration après coup, en choisissant l’ordre, les respirations et les correspondances.
« Count Blessings » arrive justement avec une énergie différente.
Remasterisé pour le projet, le titre s’inscrit davantage du côté de la neo-soul et du lo-fi rap. La texture est plus calme, plus intériorisée. Là où « Sundown » donne envie de relever la tête, « Count Blessings » suggère de regarder autour de soi.
Compter ce qui reste peut sembler être une formule simple. Dans le contexte de What The Fire Couldn’t Take, elle devient beaucoup plus lourde.
La gratitude n’y ressemble pas à cette positivité obligatoire qui voudrait effacer la peur ou la souffrance. Elle ressemble davantage à un inventaire après le passage du feu. Qu’est-ce qui a tenu ? Qui est encore là ? Que reste-t-il de la foi, de l’amour, du lien aux autres, de la capacité à espérer ?
Le projet entier repose sur cette interrogation. Son titre affirme que l’adversité peut laisser des marques sans parvenir à tout emporter. « Count Blessings » paraît presque être l’application la plus intime de cette idée : regarder les dégâts sans leur abandonner la totalité du récit.
J’aime particulièrement la complémentarité entre les deux morceaux. « Sundown » possède quelque chose de tourné vers l’action ; « Count Blessings » appartient davantage à la contemplation. L’un remet de l’élan dans les jambes, l’autre redonne de la valeur à ce qui semblait ordinaire.
Cette dualité correspond très bien au parcours d’Abby Power. Après plusieurs projets ayant navigué entre rap, R&B et collaborations, What The Fire Couldn’t Take donne à son catalogue une profondeur rétrospective inattendue. Des chansons provenant de versions antérieures d’elle-même reviennent lui parler au présent.
C’est une idée presque vertigineuse.
Écrire une phrase sans savoir qu’elle vous aidera plusieurs années plus tard. Poser une voix dans un studio, puis la retrouver transformée parce que la personne qui l’écoute n’est plus exactement celle qui l’avait enregistrée. SamXVI a compris que cette mutation pouvait devenir la colonne vertébrale du projet.
« Sundown » et « Count Blessings » ne racontent donc pas seulement la persévérance.
Ils racontent aussi cette étrange capacité qu’a parfois la musique à nous attendre.
Et lorsque Abby Power revient vers ces chansons, elles semblent déjà savoir ce qu’elle a survécu.
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