« “What A Freak” n’essaie jamais de lisser ce qui dépasse. The Strolls préfèrent les contours bancals, les guitares un peu sales et cette vulnérabilité presque désinvolte qui transforme l’étrangeté en qualité de présence. »
Le morceau a la nonchalance de quelqu’un qui entre dans la pièce avec une chemise froissée, deux heures de sommeil et pourtant beaucoup plus de présence que tout le monde. « What A Freak » vit dans ce décalage-là. The Strolls n’ont pas besoin de forcer la singularité ; ils la laissent traîner dans les coins, dans une guitare qui accroche, dans une rythmique qui refuse de se tenir trop droite, dans cette façon de faire de l’inconfort quelque chose de presque séduisant.
C’est précisément ce que le slacker rock sait faire de mieux lorsqu’il ne se résume pas à une esthétique de paresse. Ici, le relâchement est une posture de composition. Les choses ont l’air faciles, mais elles ne sont pas molles. La guitare mélodique garde du nerf, les rythmes restent suffisamment serrés pour empêcher le morceau de s’affaisser, et l’ensemble conserve cette impression de mouvement qui traverse aussi le reste de l’identité du groupe.
The Strolls viennent du Midwest et leur musique repose sur un équilibre assez juste entre intimité et énergie. « What A Freak » illustre bien cette tension. On sent l’envie de rester proche, presque dans la confidence, sans jamais rabattre la chanson vers l’introspection pure. Le morceau garde du muscle, du relief, une envie de sortir de soi plutôt que de s’y enfermer.
Le mot « freak » est évidemment le centre gravitationnel de tout ça. Il peut être une insulte, une revendication, un compliment, parfois les trois en même temps. Le groupe ne semble pas chercher à le définir précisément, et c’est tant mieux. Il y a quelque chose de beaucoup plus moderne à laisser cette étrangeté circuler librement, sans la transformer en manifeste.
Ce que j’aime surtout, c’est la façon dont le morceau évite la pose arty. Beaucoup de groupes indie aiment aujourd’hui surligner leur excentricité jusqu’à l’épuisement. The Strolls semblent plus naturels. Leur singularité vient davantage du contraste entre des lignes mélodiques très accessibles et une manière de les laisser légèrement se déformer sur les bords.
Cette écriture rejoint ce que le groupe développe sur SeaDogs : des chansons capables de raconter quelque chose de personnel sans perdre leur potentiel de mouvement. La vulnérabilité n’y est pas traitée comme une fin en soi, mais comme une source de tension. Elle donne aux morceaux quelque chose à défendre.
« What A Freak » bénéficie pleinement de cette approche. La chanson possède une énergie vive, mais jamais triomphante. Elle reste un peu de biais, comme si elle refusait instinctivement de devenir trop propre. Ce refus lui donne son relief.
On pourrait parler d’alternative rock, d’indie rock, de slacker rock. Toutes ces étiquettes tiennent à peu près, mais aucune ne dit vraiment ce qui se passe au centre du morceau : cette sensation d’être légèrement à côté, de l’assumer, puis de découvrir que c’est précisément ce qui rend le tout vivant.
The Strolls ne cherchent pas à corriger le freak.
Ils lui donnent juste une guitare et un peu plus de volume.
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