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Benjamin Rajani sur “Tá hvørt ljós líkist tær” ou comment le spleen féroïen peut sauver vos nuits

Benjamin Rajani sur “Tá hvørt ljós líkist tær” ou comment le spleen féroïen peut sauver vos nuits
  • Publishedavril 8, 2025

On croyait les balades nordiques figées dans un cliché de fjords gelés, de réverb’ planante et de mélancolies sucrées. On avait tort. Avec Tá hvørt ljós líkist tær, premier album du jeune prodige féroïen Benjamin Rajani, c’est un tout autre paysage qui s’ouvre, plus charnel, plus rugueux, plus habité. Ici, la mélancolie ne coule pas dans les veines comme une morphine douce, elle griffe, elle interroge, elle ose les contrastes. Comme un rayon de soleil sur un pare-brise givré : ça réchauffe, mais ça éblouit.

Sur ce nouveau projet Benjamin Rajani ne fait pas que composer, il se confesse. Et dès Orð eru fátæk (“Les mots sont pauvres”), on sent que chaque note pèse son poids de silence. C’est un titre d’ouverture qui vous glisse une larme dans le coin de l’œil sans même que vous sachiez pourquoi. Les arrangements de cordes, discrets mais lancinants, évoquent une chambre d’adolescent jamais vraiment quittée. Puis vient Royni enn at gloyma, ballade d’après-chagrin où le piano hésite entre espoir et abandon. Il y a du Elliott Smith dans ce minimalisme écorché.

Plus loin, Greinar sum svørð (“Des branches comme des épées”) tranche avec son titre martial, mais offre un écrin d’une tendresse rare. Une guitare en picking, des chœurs en sourdine, un tempo bancal qui fait battre le cœur comme s’il avait bu trop de souvenirs. C’est dans ces petits décalages que Rajani brille. Il ne cherche pas la perfection formelle, il cherche la vérité d’un moment.

Bæði so og so est un OVNI : une sorte de comptine amère sur l’ambivalence des choix adultes, portée par un arrangement qui frôle le pastiche baroque avant de s’évanouir dans un soupir folk. Sig mær (“Dis-moi”) est presque trop nue, mais c’est ce qui la rend poignante. Rajani y chante comme s’il écrivait une lettre qu’il n’enverra jamais.

Et puis il y a Stjørnuhav (“Océan d’étoiles”) et Mánakvøld (“Soir de lune”), deux merveilles suspendues, deux fragments de grâce pure, dignes de figurer entre Pet Sounds et Illinois. On y entend le temps s’arrêter, ou du moins ralentir assez pour qu’on se rappelle qu’il ne sert à rien de courir. L’album se clôt sur Her er mín hond (“Voici ma main”), offrande finale, chant de pardon sans adresse précise, qui semble poser la main sur votre épaule sans dire un mot.

Avec Tá hvørt ljós líkist tær, Benjamin Rajani réinvente un langage fragile, entre la confession amoureuse, l’héritage pop et le poème d’adieu. Un disque-monde, à la fois intime comme un journal caché sous l’oreiller et vaste comme l’Atlantique qu’il regarde depuis son île.

À écouter la nuit, à cœur ouvert.

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Extravafrench

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