« Into the Sea de Matare ne cherche pas la lumière : il choisit l’eau froide, celle qui coupe le souffle mais nettoie tout. »
Avec Into the Sea, Matare signe une pièce de retrait, presque un geste politique à l’envers. Là où tant de morceaux actuels réclament l’attention, celui-ci l’érode doucement. Rien n’est frontal. Tout est glissement. Le titre agit comme une consigne intime : entrer dans la mer, accepter la perte de repères, laisser le corps flotter pendant que le monde, enfin, se tait.
La production s’installe dans une lenteur assumée, jamais décorative. Le breakbeat, discret mais obstiné, ne cherche pas la tension club, il reproduit une respiration irrégulière, humaine. Les guitares, claires et légèrement désaccordées, dessinent un paysage mental plus qu’un décor réel. On n’est pas dans la nostalgie citationnelle, mais dans une continuité sensible avec une certaine idée du post-punk introspectif, débarrassé de sa posture.
La collaboration avec Surfgreenvibes est déterminante : elle ouvre le morceau à une circulation plus large, presque diasporique. Into the Sea n’appartient pas à une ville ni à une scène précise. Il flotte entre les côtes, comme si l’Atlantique et la Méditerranée partageaient la même nuit. Cette dimension transnationale se ressent dans les textures électroniques, jamais envahissantes, toujours organiques.
La voix de Matare mérite qu’on s’y attarde. Grave, contenue, elle refuse toute emphase. Elle rappelle parfois l’économie émotionnelle de Peter Murphy ou la mélancolie retenue de Robert Smith lorsqu’il choisit l’hypnose plutôt que le pathos. Ici, le chant n’explique rien : il accompagne. Il agit comme une main posée sur l’épaule, pas comme un discours.
Ce qui frappe à l’écoute, c’est la cohérence du geste. Le morceau avance par vagues, avec une répétition qui pourrait sembler minimaliste mais qui fonctionne comme un mantra. La section acoustique, presque fragile, introduit une fêlure salutaire avant que la structure ne se referme sur elle-même. Rien n’explose. Tout se résorbe.
Into the Sea n’est pas une chanson de fuite, mais de survie douce. Matare ne promet pas la guérison, encore moins l’oubli. Il propose un espace temporaire, un intervalle où l’on peut déposer le poids, regarder l’horizon, et accepter de ne pas aller bien sans en faire un drame. Dans un paysage musical saturé d’urgences artificielles, ce choix radical de la lenteur et de l’effacement sonne comme une forme rare de courage artistique.
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