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LoDeck & The Golden Godz rendent « Dinner At Dorsia » impossible à oublier

LoDeck & The Golden Godz rendent « Dinner At Dorsia » impossible à oublier
  • Publishedjuin 9, 2026

« « Dinner At Dorsia » réunit LoDeck, The Golden Godz et une aristocratie du rap souterrain autour d’un banquet de seize titres : boom bap mutant, surréalisme noir et érudition de rue pour un album qui refuse catégoriquement de devenir une voix de plus dans le bruit. »

Personne n’obtient de table chez Dorsia. C’est précisément pour cela que tout le monde veut y être vu.

Dans l’univers d’« American Psycho », le restaurant n’existe presque plus comme lieu réel : il représente l’accès, le prestige, cette validation sociale suffisamment rare pour rendre les puissants ridicules. LoDeck & The Golden Godz détournent ce fantasme et l’installent au cœur de l’underground hip-hop. « Dinner At Dorsia » ne demande pourtant pas l’autorisation d’entrer dans un cercle fermé. L’album organise son propre banquet, invite les voix que l’époque devrait écouter davantage et laisse les imposteurs patienter derrière le cordon.

LoDeck possède le recul nécessaire pour observer le rap contemporain sans nostalgie docile. Actif depuis la fin des années 90, remarqué notamment avec « Postcards from the Third Rock », il revient ici poussé par Sol626, membre du collectif californien The Golden Godz et architecte intégral des productions. DJ Obi assure le mixage, le mastering, plusieurs cuts et même une basse jouée en direct. Entre Las Vegas, Riverside et Los Angeles, le disque reconstitue ainsi une géographie souterraine où la distance ne dilue jamais la cohésion.

« What Are Those (Sacred Genetics) » ouvre la réception sur une question qui tient presque du test ADN. La production avance avec une étrangeté contrôlée, soutenue par la basse live de DJ Obi, suffisamment organique pour faire respirer l’architecture futuriste. LoDeck y interroge les signes d’appartenance, les lignées artistiques et cette obsession contemporaine pour la copie conforme. Les “gènes sacrés” du titre ne désignent pas une pureté fantasmatique : ils semblent plutôt renvoyer à tout ce qu’une culture transmet lorsqu’elle refuse de se laisser réduire à une esthétique recyclable. L’introduction établit immédiatement le ton du disque : érudit, décalé et légèrement menaçant.

« CCCC (Capuchin Crypt Crowd Controllers) », accompagné par JAK PROGRESSO, descend dans une crypte où le rap devient cérémonie clandestine. Le titre sonne comme le nom d’une société secrète inventée entre deux cauchemars. JAK PROGRESSO y apporte son imaginaire cryptique, tandis que les textures de Sol626 font circuler une énergie rituelle sous les drums. Les contrôleurs de foule ne cherchent pas ici à calmer le mouvement : ils orchestrent le désordre depuis les catacombes.

« Rene Magritte », avec Smoothe Da Hustler et les cuts de DJ Obi, déplace ensuite le surréalisme dans Brooklyn. Le peintre belge devient la figure idéale d’un morceau qui se méfie des apparences : ceci n’est peut-être pas une pipe, et ce que l’industrie présente comme du hip-hop n’en conserve parfois plus que l’étiquette. Smoothe Da Hustler entre avec cette autorité sèche qui a marqué le rap new-yorkais, tandis que les scratches fragmentent la scène comme un collage impossible. LoDeck et lui ne décrivent pas simplement le tableau ; ils déplacent le cadre jusqu’à rendre le réel suspect.

« Lofi Bread » rassemble Boxguts, Skech185 et Tes One sur plus de cinq minutes de fermentation underground. Le pain du titre est élémentaire, quotidien, mais le morceau refuse toute pauvreté d’écriture. Les quatre MC disposent de suffisamment d’espace pour installer leurs cadences, leurs images et leurs angles distincts. Skech185 apporte notamment cette intensité intellectuelle et urbaine qui fait de lui l’une des voix les plus stimulantes du rap indépendant actuel. La production semble volontairement granuleuse, comme si chaque couplet avait été enregistré sur une matière déjà usée par les passages précédents.

« Yung Buddha », avec Sutterhouse Swish, joue d’un contraste entre sagesse spirituelle et arrogance juvénile. Le bouddha rajeunit, descend de son piédestal et se retrouve propulsé dans les rues de Los Angeles. Sutterhouse Swish possède une voix suffisamment singulière pour donner au morceau une silhouette immédiate. La chanson interroge peut-être cette génération qui revendique l’illumination tout en restant prisonnière de la représentation de soi. La transcendance a désormais un compte à alimenter.

« Meaningless Sects » ne dure qu’une minute trente, mais son titre suffit à ouvrir une fissure. Les sectes sans signification peuvent désigner les micro-chapelles idéologiques, les communautés musicales ou les fandoms qui remplacent la réflexion par l’adhésion. LoDeck traite cette fragmentation avec une concision presque pamphlétaire. Le morceau passe vite, comme une transmission pirate interceptée entre deux grands chapitres.

« Dinner At Dorsia » installe enfin la table centrale. L’instrumental donne au luxe une couleur inquiétante : couverts parfaitement alignés, lumière flatteuse, conversations vides et violence dissimulée sous la surface. Le titre fonctionne comme un condensé du concept entier. Dorsia représente l’endroit où tout le monde veut entrer, mais aussi le système qui fabrique le désir d’en être. LoDeck s’y déplace comme un intrus ayant compris que le prestige n’est qu’une forme particulièrement bien éclairée de contrôle.

« Viscera Cera », avec Yesh, travaille une matière plus organique. Le titre fusionne les viscères et la cire, comme si les corps pouvaient fondre tout en continuant à parler. Ancien membre du duo Siah & Yeshua DapoED, Yesh représente une mémoire essentielle de l’underground new-yorkais. Sa présence ne relève pas du simple hommage : elle relie le disque à une époque où l’expérimentation n’était pas encore un argument marketing, mais une manière instinctive de survivre hors des formats dominants.

« Brahmastra » emprunte son nom à une arme mythologique d’une puissance absolue. En moins de deux minutes, LoDeck en fait une frappe concise, presque métaphysique. Le morceau ne développe pas longuement son dispositif : il vise, déclenche et disparaît avant que la fumée ne se dissipe. Dans un album aussi dense, cette brièveté possède la précision d’une lame placée au bon moment.

« Fuck a Goat », avec Bigg Jus, annonce volontairement la profanation. La présence de l’ancien membre de Company Flow constitue déjà un événement, tant Bigg Jus apparaît rarement sur les productions d’autrui. Son écriture heurtée, politique et imprévisible rencontre parfaitement l’univers de Sol626. Le titre provocateur masque un morceau dont la véritable violence vient probablement de la manière dont les deux MC refusent toute respectabilité. Ici, l’absurde sert à dynamiter les attentes avant que le langage ne termine le travail.

« Flash My Genius » ressemble à une réponse moqueuse à l’époque de l’exposition permanente. Le génie doit-il être exhibé comme une montre, une voiture ou une réservation chez Dorsia ? LoDeck prend cette idée à revers, conscient que les voix les plus bruyantes ne sont pas toujours les plus précieuses. Le morceau possède la brièveté et l’insolence d’une carte de visite remise sans poignée de main.

« Soup of Exploding Terrestrial », avec Leeroy Destroy et Memph Reigns, semble provenir d’un menu conçu par un chef extraterrestre sous psychotropes. Les mots eux-mêmes bouillonnent avant que la musique ne commence. Sol626 prépare une soupe sonore où les éléments terrestres refusent de rester stables, tandis que les invités ajoutent leurs propres épices verbales. Le morceau incarne parfaitement l’humour étrange du projet : une imagination presque science-fictionnelle qui n’efface jamais la poussière du boom bap.

« Stars Disappear » refroidit ensuite la salle. Après les créatures, les armes et les provocations, la disparition des étoiles installe une forme de vide. Elles peuvent représenter les artistes perdus, les repères effacés ou ces figures que l’époque consomme avant de les remplacer. Le décès de Chino XL plane sur la genèse du projet, et ce titre semble accueillir une part de cette absence sans la réduire à un hommage explicatif. Lorsque les étoiles disparaissent, le ciel demeure — mais il faut réapprendre à l’observer autrement.

« Banksy Bloodtypes » réunit Sutterhouse Swish et F.T. de Street Smartz autour d’une idée qui associe art clandestin et filiation biologique. Les groupes sanguins deviennent signatures, tandis que Banksy représente l’artiste connu de tous mais soustrait à la consommation totale de son identité. F.T., figure du Brooklyn des années 90, apporte une présence incisive ; Sutterhouse Swish revient comme un lien entre les côtes et les générations. Le morceau demande implicitement ce qui circule encore dans les veines du hip-hop lorsqu’il échappe à la galerie, au musée et à la validation industrielle.

« Fatbeats Staircase », avec Mic King, I Am Many et une introduction de Percee P, constitue l’un des lieux de mémoire les plus chargés du disque. L’escalier de Fat Beats n’était pas seulement un accès vers un magasin : il menait à un écosystème, à des rencontres, à cette époque où découvrir un disque demandait parfois de se déplacer physiquement vers lui. La voix de Percee P agit comme un sceau historique, puis les MC transforment cette nostalgie en transmission active. Il ne s’agit pas de regretter passivement l’âge d’or, mais de rappeler que ses exigences — écriture, singularité, connaissance — restent parfaitement utilisables aujourd’hui.

« True Gods » referme l’album en moins de deux minutes. Après les faux prestiges, les sectes inutiles et les génies autoproclamés, LoDeck revient à une forme de sacré. Les véritables dieux ne sont probablement pas ceux que l’industrie expose sur les panneaux lumineux. Ils vivent dans les catalogues, les archives, les scènes minuscules et les morceaux qui continuent de circuler sans campagne mondiale. La conclusion ne cherche pas le grand final : elle prononce calmement le nom de ceux qui ont déjà survécu à l’oubli.

La liste des invités pourrait facilement transformer « Dinner At Dorsia » en compilation démonstrative. C’est précisément ce que l’album évite. Smoothe Da Hustler, Bigg Jus, Yesh, JAK PROGRESSO, Boxguts, Skech185, F.T., Mic King, I Am Many et les autres ne sont pas convoqués pour décorer une affiche. Chacun occupe une place narrative et sonore déterminée. Sol626 adapte ses productions sans perdre le fil, tandis que DJ Obi donne à l’ensemble une cohésion physique remarquable.

Le disque fusionne ainsi des principes old school — primauté de l’écriture, personnalité des MC, présence des cuts — avec des environnements bien plus futuristes. Les beats ne reproduisent pas servilement les années 90 ; ils transportent leur exigence vers un présent abîmé par la surproduction et l’uniformité. LoDeck revient moins pour réclamer sa place que pour démontrer qu’il n’a jamais eu besoin d’attendre qu’on la lui rende.

« Dinner At Dorsia » devient alors l’inverse de son symbole initial. Le restaurant représentait l’exclusivité vide, le statut impossible à atteindre. L’album ouvre sa table à celles et ceux qui possèdent quelque chose de réel à raconter, puis ferme la porte aux voix préfabriquées.

La réservation reste introuvable. La musique, elle, est déjà servie.

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Written By
Extravafrench

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