« Caratacus confie « Church » à un félin cosmique, et l’ambient électronique devient soudain le journal de bord d’une créature trop curieuse pour paniquer. »
Le héros n’a pas de combinaison spatiale. Il n’a pas lu le manuel d’urgence, ne comprend probablement rien aux alarmes, ignore la hiérarchie du vaisseau, mais possède l’unique compétence qui compte dans une crise : il observe. « Church », album conceptuel de Caratacus, raconte une catastrophe spatiale depuis le regard d’un chat. L’idée pourrait virer au gadget mignon en trois secondes. Elle devient au contraire une des propositions instrumentales les plus étranges et attachantes du moment : une bande originale sans film, un jeu vidéo sans console, un conte de science-fiction où les machines respirent plus fort que les humains.
Caratacus, compositeur et producteur basé à Omaha, fabrique ici une électronique de chambre, nocturne, nourrie par les BO de cinéma, les musiques de jeux vidéo, le prog rock et les vieux cauchemars spatiaux à la « Alien », « Moon » ou « Star Trek ». Tout a été créé seul, visuels compris, depuis un petit appartement, souvent tard la nuit. Cette origine domestique donne au disque une saveur paradoxale : on y flotte dans l’espace, mais l’on sent la lampe de bureau, le clavier MIDI, l’insomnie, le chat qui passe près des câbles comme s’il était coproducteur exécutif.
« Rat Catcher » ouvre l’album avec l’instinct au ras du sol : bruitages, pulsations discrètes, tension ludique, comme si Church découvrait déjà que le vaisseau cache plus de menaces que de souris. Le titre éponyme, « Church », installe ensuite le vrai décor : plus long, plus ample, presque cérémoniel, il donne au chat une présence mythologique. On ne suit plus un animal de compagnie ; on suit un petit oracle à moustaches dans une architecture qui gronde.
« Retina Scan » fait basculer l’écoute vers la surveillance, les portes verrouillées, les systèmes qui demandent une identité quand la seule identité du héros consiste à renifler les parois. « DANGER! » porte bien son nom : signaux rouges, électronique qui se crispe, faux calme avant dépressurisation. Puis « Hours Wasted Lovingly » surprend par sa douceur. C’est peut-être le moment le plus humain du disque, même sans humains au premier plan : une joie immobile, un temps perdu qui n’a rien de perdu, la grâce absurde de traîner quelque part sans but précis.
« A Stir » agit comme un frémissement dans les conduits. Quelque chose bouge. Church le sait avant tout le monde. « Cat Catcher » inverse alors la dynamique : le chasseur devient peut-être la cible, et l’album trouve une nervosité presque cartoon, mais passée dans un filtre downtempo inquiétant. « Knocking On The Walls » ajoute une claustrophobie très réussie, cette impression qu’un vaisseau en crise parle par coups sourds.
Le dernier tiers devient plus narratif encore. « Observation (A Way In) » ressemble à une entrée secrète, un passage découvert par hasard, comme souvent avec les chats et les révélations. « Reactor Chamber (I Lurk For You) », sommet émotionnel du disque, mêle langage de film de monstre et vraie mélancolie : derrière la menace, une forme de désir, presque de solitude. « The Lights Beneath Us (A Way Out) » rouvre l’horizon, laisse entrevoir une sortie sous la carlingue, une beauté froide sous la catastrophe. Enfin, « Re-Entry (Going Home) » donne au retour une tendresse inattendue. Revenir, dans « Church », ce n’est pas triompher. C’est retrouver un sol, une gravité, peut-être un coussin.
Caratacus réussit un pari rare : rendre un album instrumental lisible sans l’aplatir, narratif sans texte, cinématographique sans images imposées. « Church » peut s’écouter en fond, oui, mais ce serait presque dommage. Au casque, il devient un petit film mental où les bips, les drones, les basses et les nappes racontent la curiosité, la peur, l’attachement, l’errance. Une odyssée lo-fi pour chat spatial, ou peut-être une méditation déguisée sur notre manière de traverser les crises : en avançant, en observant, en faisant semblant de ne pas être terrifiés.
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