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Music Rock

Mazmere écrit aux absents sur « David », sans chercher à embellir le deuil

Mazmere écrit aux absents sur « David », sans chercher à embellir le deuil
  • Publishedjuillet 31, 2026

« Sur l’EP “David”, Mazmere rassemble quatre morceaux habités par l’absence, la mémoire et l’impossibilité de figer les morts dans une version définitive du souvenir. »

Ce qui reste après les autres

Le deuil produit parfois des œuvres trop propres. À force de vouloir honorer les disparus, la musique polit les angles, sanctifie les souvenirs et finit par éloigner les personnes réelles derrière une solennité de circonstance. Mazmere évite en grande partie ce piège sur « David ». L’EP ne cherche pas à rendre l’absence belle, encore moins à lui donner un sens rassurant. Il montre plutôt le travail chaotique de la mémoire : les chansons recommencées, les formes qui résistent, les voix que l’on tente encore d’atteindre alors qu’elles ne peuvent plus répondre.

Mazmere est le projet de Jake Sinetos, musicien originaire de San Francisco aujourd’hui installé dans le Peak District. Son univers combine post-punk, rock bruitiste, nappes ambient et dramaturgie cinématographique. Ces références sont présentes, mais elles ne constituent pas le véritable sujet du disque. « David » tient surtout par sa dimension humaine, celle d’un artiste qui refuse de considérer une chanson comme achevée lorsque l’émotion qu’elle porte continue de bouger.

Le projet réunit des morceaux qui n’avaient pas été conçus pour former un ensemble. Leur cohérence s’est imposée après coup. Tous tendent vers des personnes absentes, en particulier David, le cousin de Jake Sinetos, et Rob James, batteur associé au projet, décédé plus tôt cette année.

« David »

Le morceau-titre a été travaillé par intermittence pendant plusieurs années. Cette histoire de fabrication s’entend presque immédiatement. « David » n’a pas la fluidité d’une chanson écrite dans un seul élan. Elle paraît construite par couches successives, comme si chaque nouvelle tentative avait laissé une trace sous la suivante.

Ce caractère fragmenté constitue à la fois sa force et sa faiblesse. La composition refuse les évidences mélodiques, installe une tension sourde et laisse les guitares dessiner un espace plus mental que narratif. L’acoustique d’Amyas Varcoe apporte une chaleur fragile, tandis que la guitare électrique d’Ian Evans ouvre des zones plus abrasives. Le travail de production de H.A. Eugene, membre du duo glitch Business 80, maintient l’ensemble dans un équilibre instable entre intimité et abstraction.

La voix de Jake Sinetos ne cherche pas l’interprétation spectaculaire. Elle reste en retrait, presque dissoute dans le paysage sonore. Cette pudeur paraît cohérente avec le sujet, mais elle crée aussi une certaine distance. À quelques endroits, l’émotion semble davantage contenue dans l’histoire du morceau que pleinement transmise par son écriture musicale. « David » demande donc du temps et une écoute attentive. Il ne saisit pas immédiatement ; il s’infiltre lentement.

Ce qui convainc le plus tient à son refus de conclure. La chanson ne prétend pas avoir enfin trouvé la bonne manière de parler de David. Elle ressemble plutôt à l’état provisoire d’une œuvre qui pourrait encore être démontée demain. Cette impossibilité d’achever devient une métaphore honnête du deuil lui-même.

« I Can’t Hear You »

« I Can’t Hear You » prolonge cette sensation d’une communication vouée à l’échec. Le titre formule directement ce que « David » suggérait : quelqu’un parle, appelle ou écoute, mais le lien ne passe plus.

La chanson adopte une construction ample et diffuse, avec des textures qui se superposent sans toujours chercher la clarté. L’ambiance fonctionne particulièrement bien. Mazmere sait installer des espaces sonores où les silences et les bruits périphériques comptent presque autant que les instruments principaux. Le morceau possède quelque chose de brumeux, comme une transmission radio reçue depuis une distance impossible à mesurer.

Cette atmosphère peut toutefois donner l’impression d’un développement qui tarde à se préciser. Certaines sections étirent la même tension sans lui apporter de véritable déplacement. Cela ne rend pas le morceau inintéressant, mais souligne une tendance du projet : privilégier la persistance d’un état émotionnel au détriment d’une progression plus nette.

La chanson reste néanmoins l’une des plus cohérentes de l’EP sur le plan conceptuel. Le deuil n’y est pas présenté comme une explosion, mais comme un problème d’audition. La personne disparue continue d’occuper la pensée, alors que sa voix devient inaccessible. Le titre touche juste parce qu’il ne cherche pas de réponse surnaturelle. Il reste face au silence.

« Run – Live »

La présence de « Run – Live » modifie immédiatement la texture du disque. L’enregistrement est plus brut, moins contrôlé, et cette différence devient essentielle. Rob James y joue de la batterie ; sa mort récente donne évidemment au morceau une résonance particulière, mais l’enregistrement ne repose pas uniquement sur cette connaissance extérieure.

On y entend surtout un groupe en train de jouer, avec ce que cela implique de mouvement, de risque et de petites irrégularités. La batterie de Rob James donne une impulsion franche, parfois plus vivante que les architectures très construites des deux premiers titres. Le morceau respire autrement. Il ne médite pas seulement sur une absence : il conserve la preuve physique d’une présence.

Le son live n’est pas irréprochable, et c’est précisément ce qui le rend pertinent dans cette séquence. Certaines parties paraissent moins définies, la dynamique peut sembler déséquilibrée, mais cet enregistrement ne gagne rien à être évalué selon les critères d’une production studio parfaitement nettoyée. Il agit comme une archive.

Pour autant, « Run – Live » ne doit pas être réduit à un document affectif. Musicalement, il apporte une urgence qui manquait parfois aux morceaux précédents. Le jeu de batterie crée des tensions plus immédiates et rappelle que Mazmere est aussi un projet de confrontation sonore, pas uniquement de contemplation endeuillée.

« David (Business 80 Mix) »

La dernière piste aurait pu être un simple exercice de remix, un appendice placé en fin de disque. Business 80 choisit au contraire de démonter « David » jusqu’à rendre sa structure presque méconnaissable.

Les éléments du morceau original sont étirés, déplacés, fragmentés. La matière devient plus onirique, mais aussi plus froide. Là où la première version conservait encore une certaine proximité avec le format rock, cette relecture entre dans un espace électronique où les souvenirs semblent perdre leurs contours.

Le résultat est intéressant parce qu’il ne cherche pas à améliorer la chanson originale. Il en révèle une autre possibilité. Le remix ressemble à ce que devient un souvenir avec le temps : les détails s’effacent, les proportions changent et certains fragments apparemment secondaires prennent soudain toute la place.

Cette version peut paraître moins émotionnellement directe. Elle risque aussi de frustrer les auditeurs qui attendent un développement plus mélodique. Mais elle constitue une conclusion logique. Après avoir tenté de fixer David dans une chanson, l’EP accepte finalement que cette chanson elle-même soit altérée par une autre personne.

Le cœur du morceau reste perceptible, mais il n’appartient déjà plus entièrement à son auteur.

Un disque imparfait, donc crédible

« David » n’est pas un EP parfaitement équilibré. Certaines longueurs affaiblissent la tension, certaines émotions restent trop enfouies dans les textures, et l’histoire personnelle entourant le projet se révèle parfois plus immédiatement bouleversante que la musique seule. Cette distinction mérite d’être formulée, car la sincérité d’une intention ne garantit jamais automatiquement la force d’une œuvre.

Mazmere possède cependant une qualité rare : le projet ne cherche pas à manipuler l’auditeur. Aucun crescendo n’ordonne de ressentir, aucun arrangement ne force la tristesse. Jake Sinetos accepte que ces morceaux restent ambigus, inachevés et parfois difficiles à saisir.

L’EP fonctionne ainsi moins comme un monument que comme une boîte contenant plusieurs traces : une chanson sans cesse reprise, un appel sans réponse, un enregistrement live et une mémoire recomposée par d’autres mains.

Le disque est dédié à David et à Rob. Il ne prétend pas les résumer, ni les rendre éternels. Il fait quelque chose de plus modeste et peut-être de plus sincère : il laisse leurs absences déranger encore la forme des chansons.

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Written By
Extravafrench

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