« « Lullabies for Lesser Wits » transforme Once Great Estate en gardiens d’une Americana sauvage et brumeuse, où les loups, les bois de Floride et les failles humaines chantent contre l’effacement du vivant. »
La Floride n’est pas seulement un décor de cartes postales moites, de routes plates et de ciel trop grand. C’est aussi un territoire qu’on grignote, qu’on vend, qu’on découpe, qu’on recouvre de béton en appelant ça le progrès. Once Great Estate semble avoir enregistré « Lullabies for Lesser Wits » depuis ce point exact de friction : là où la beauté naturelle existe encore, mais déjà menacée ; là où les chansons ne veulent pas seulement consoler, mais retenir quelque chose avant disparition.
Le troisième album du groupe de Tallahassee arrive avec une élégance peu commune : Americana dans les os, shoegaze dans la brume, folk dans le souffle, et une conscience écologique qui ne se transforme jamais en pancarte facile. Enregistré à The Shire Studio, au cœur des bois du nord de la Floride, produit par Chan Leonard, le disque garde un grain vivant, presque humide. La majorité des prises ont été captées live, les imperfections laissées en place, volontairement. À l’heure où l’on corrige tout, où l’on polit les voix, les guitares, les émotions, ce choix ressemble à un acte de résistance. Once Great Estate rappelle qu’une chanson doit parfois trembler pour dire vrai.
« Ljos » ouvre le disque par une lumière venue d’ailleurs. Inspiré par les atmosphères islandaises de Múm et Sigur Rós, le morceau installe une clarté fragile, presque boréale, comme une entrée dans un monde encore intact. « Wolves » fait aussitôt entrer la menace. Le titre rôde autour de la protection animale, de la disparition des espaces sauvages, avec cette retenue qui rend l’inquiétude plus profonde qu’un cri frontal. Ici, les loups ne sont pas seulement des animaux : ils deviennent la mémoire vivante d’un territoire qu’on voudrait rendre muet.
« Carolina, Colorado or Tennessee » déploie une géographie affective, une Amérique intérieure faite de lieux rêvés, quittés, traversés. « From Saint Augustine » prolonge cette errance dans une teinte plus ample, presque spectrale, où le songwriting classique se laisse doucement envahir par des halos de guitare. L’Americana de Once Great Estate n’a rien d’un folklore sous verre : elle respire, se salit, se dissout parfois dans la réverbération.
Au centre du disque, « Don’t Have to Follow » agit comme un petit manifeste acoustique. Favori du public en concert, le morceau parle de santé mentale, de libre arbitre, de cette pression insidieuse qui pousse à suivre le groupe, la croyance dominante, la foule, même quand tout en soi demande de s’en éloigner. La simplicité de l’arrangement fait sa force. Pas besoin de grand décor quand la phrase touche juste.
« The Hunter » revient à la blessure environnementale avec plus de netteté. La chasse, la destruction des habitats, l’avidité qui s’attaque aux zones encore sauvages : Once Great Estate en fait une tension musicale plutôt qu’un sermon. « Devil His Due » descend ensuite vers une zone plus sombre, plus longue, presque crépusculaire. On y sent la dette, le prix, le vieux pacte moral que l’humanité signe chaque fois qu’elle prend sans regarder ce qu’elle détruit.
« Everyone Else » referme l’album comme une question laissée ouverte. Qui regarde ailleurs ? Qui laisse faire ? Qui pense que tout cela concerne toujours quelqu’un d’autre ? Le titre a cette simplicité cruelle des fins qui ne consolent pas complètement.
Mené par Tracy Horenbein, avec Luke Rodgers, Lewis Berger, Eli Jonas et Keith Klawinski, Once Great Estate réussit à fabriquer un album politique sans raideur, poétique sans flou, roots sans nostalgie. Le groupe dit ne pas vouloir entrer dans une case facile, et cela s’entend. « Lullabies for Lesser Wits » ne cherche pas la place idéale dans une playlist : il préfère s’installer dans un paysage, quitte à salir ses bottes.
On devrait écouter ce disque dehors. Sous un arbre, justement. En marchant, en regardant les oiseaux, en comprenant que la nature n’est pas une ambiance mais une présence. Once Great Estate signe un album qui berce autant qu’il réveille. Une œuvre humaine, imparfaite, lumineuse par endroits, inquiète souvent, qui rappelle qu’il existe encore des chansons capables de défendre le vivant sans cesser d’être belles.
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