« Avec “Lo que mereces”, “Vasos vacíos” et “El Rey”, El Amigo de Las Tormentas signe un triptyque rock en espagnol où l’ironie, la mélancolie et l’énergie punk se cognent comme des verres dans une fête qui tourne mal. »
Le nom annonce déjà la couleur : El Amigo de Las Tormentas ne vient pas promettre un ciel clair. Il arrive plutôt avec ce goût délicieux pour les météos intérieures mal rangées, les refrains qui sourient de travers, les guitares qui semblent avoir quelque chose à régler avec le mobilier, et cette manière très particulière de faire du rock comme on entrerait dans une dispute en dansant. Avec « Lo que mereces », « Vasos vacíos » et « El Rey », le projet mexicain mené par Brandon Cervantes ne propose pas simplement trois morceaux : il ouvre trois portes sur un même bazar affectif, drôle, nerveux, parfois sombre, toujours vivant.
Ce qui frappe d’abord chez El Amigo de Las Tormentas, c’est cette liberté presque insolente. Né après le départ de Brandon Cervantes de son ancien groupe punk Asociación Delictuosa, le projet semble avoir été construit contre l’idée même de restriction. Pas de ligne droite obligatoire, pas de politesse de genre, pas de rock alternatif réduit à son manuel d’utilisation. On entend dans cette musique une envie de tout essayer, de laisser entrer Devo, Cardiacs, Lagartija Nick, Surfin Bichos ou The Eighties Matchbox B-Line Disaster sans demander à personne si le mélange est raisonnable. Et justement, il ne l’est pas totalement. C’est ce qui le rend intéressant.
« Lo que mereces » ouvre le bal avec une énergie lumineuse, presque insolente, mais piquée d’une ironie qui empêche le morceau de devenir simplement feel-good. L’artiste prévient lui-même : certaines paroles peuvent paraître agressives, mais beaucoup sont écrites depuis l’humour absurde et le second degré. Cette précision est essentielle. Chez El Amigo de Las Tormentas, l’attaque n’est pas toujours une attaque ; parfois, c’est une grimace. Une manière de dire les choses trop frontalement pour qu’elles restent seulement méchantes. Le morceau joue sur cette ambiguïté : heureux, énergique, mais traversé par une petite cruauté comique, comme si le pop rock avait avalé un sarcasme avant de monter sur scène.
Puis « Vasos vacíos » éteint quelques lumières. Le titre, plus sad, plus dark, semble regarder la fête après la fête, quand les verres sont vides, quand les phrases lancées trop fort retombent sur le sol, quand l’ironie ne protège plus vraiment de la solitude. Ici, le groupe trouve une zone plus trouble, plus mélancolique, mais sans jamais tomber dans la pose dramatique. Le rock reste tendu, organique, un peu cabossé. On sent cette manière très hispanophone de faire cohabiter le spleen et la théâtralité, la tristesse et le panache, comme si même l’effondrement devait garder une certaine élégance électrique.
« El Rey », lui, remet le corps au centre. Indie rock, alternative rock, pop punk : le morceau semble avancer avec un sourire plus carnassier, une sensualité presque moqueuse, un romantisme qui ne se prend pas trop au sérieux. Le titre pourrait évoquer une posture de domination, de personnage central, de roi de pacotille ou de roi magnifique selon l’angle depuis lequel on le regarde. Et c’est précisément ce qui amuse : El Amigo de Las Tormentas aime les figures qui vacillent. Le roi peut être séduisant, ridicule, touchant, grotesque, tout à la fois. La chanson danse sur cette frontière-là, avec une énergie qui attrape l’oreille sans la lisser.
Ces trois morceaux prennent aussi une dimension particulière quand on connaît l’histoire du projet. Le premier album « El Mañana nos pertenece », sorti en 2016, a été entièrement reconstruit et reproduit à partir de zéro en 2023, après une insatisfaction assumée du groupe envers sa première version. Ce geste dit beaucoup. Il ne s’agit pas seulement de ressortir de vieilles chansons : il s’agit de les reprendre comme on reprend une conversation interrompue, de retourner dans le passé avec des outils plus précis, plus de rage, plus de recul, peut-être plus d’humour aussi. La formation actuelle — Vania Cervantes à la basse, Kenneth Cervantes à la guitare rythmique, Brandon Cervantes à la voix, aux guitares, claviers, synthétiseurs, batterie et production — donne à ce retour une dimension presque artisanale, obsessionnelle.
El Amigo de Las Tormentas fait partie de ces projets qui refusent le rock confortable. Même quand les morceaux sont accrocheurs, même quand l’énergie pop surgit, quelque chose déraille volontairement. Une phrase trop piquante, une humeur trop changeante, une couleur trop bizarre, un second degré qui mord là où l’on attendait une caresse. C’est un rock qui ne cherche pas la pureté, mais la personnalité. Un rock de tempérament, d’accidents, de mauvais sourires et de vérités dites en faisant semblant de plaisanter.
Avec « Lo que mereces », « Vasos vacíos » et « El Rey », El Amigo de Las Tormentas signe un triptyque qui ressemble à une soirée mexicaine impossible à résumer : on y rit trop fort, on y pense à quelqu’un qu’on devrait oublier, on y casse peut-être un verre, puis on repart avec une mélodie coincée dans la gorge. Le genre de rock qui ne demande pas à être parfait, parce qu’il préfère être vivant.
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