« Si Yé Yé » permet à 10LEC6 de réunir funk caribéen, rythmes afro-diasporiques et électronique expérimentale dans une transe aussi aérienne qu’alarmante, prolongée par les relectures radicales de Gavsborg et de Simo Cell avec Quentin Sirjacq.
Une marimba légère flotte au-dessus des percussions. Le corps comprend immédiatement qu’il peut bouger. Puis le sens du titre arrive : « la Terre qui pleure ». Tout l’équilibre de « Si Yé Yé » repose dans cet écart entre l’élan physique de la musique et ce qu’elle tente de faire entendre sous la surface.
10LEC6 ne compose pas un manifeste écologique pesant. Le collectif parisien préfère la friction. La catastrophe ne surgit pas sous la forme d’un grand effondrement sonore ; elle se glisse dans un groove inquiet, répétitif, presque trop séduisant pour que l’on remarque immédiatement la gravité qu’il transporte. Cette stratégie ressemble étrangement au monde contemporain : continuer à consommer, produire et danser alors même que les signaux d’alerte deviennent impossibles à ignorer.
Le morceau puise dans l’esprit des productions caribéennes enregistrées aux Compass Point Studios dans les années 1980. On y retrouve une basse mobile, des percussions hypnotiques et cette élégance particulière qui permet à la musique de rester nerveuse sans devenir lourde. Les mélodies électroniques de marimba donnent à l’ensemble une sensation d’apesanteur, comme si le titre oscillait entre sol et ciel sans jamais parvenir à choisir son point d’ancrage.
Cette légèreté apparente ne vient jamais effacer le propos. Elle le rend plus insidieux. « Si Yé Yé » parle de l’appétit humain pour toujours davantage, de cette incapacité à reconnaître la limite avant qu’elle ne soit déjà dépassée. Le rythme avance, se relance et refuse le repos, reproduisant presque la logique de cette faim sans fin.
Au centre de 10LEC6, Nicole apporte une voix marquée par les traditions camerounaises et l’héritage gospel. Elle ne survole pas simplement la production : elle lui confère une mémoire. Autour d’elle, les parcours se croisent sans chercher à se fondre dans une identité uniforme. Gaelle, percussionniste également présente aux côtés de Femi Kuti, Erwan d’Aldorande, Simon du duo visuel The Bells Angels et Jess, fondateur de PSSNGR et membre de Jess & Crabbe, composent une formation mouvante où l’hybridation relève moins du concept que de la pratique quotidienne.
Ce fonctionnement collectif explique sans doute pourquoi la musique de 10LEC6 semble si difficile à enfermer. Afro-diasporique, électronique, punk dans son refus des classifications, « Si Yé Yé » ne choisit pas entre le club et le rituel. Le morceau possède l’efficacité d’une production immédiatement physique, mais conserve quelque chose de cérémoniel dans sa répétition et sa manière d’organiser les voix autour d’une pulsation commune.
Les deux remixes élargissent cette architecture sans se contenter d’en modifier le tempo. Gavsborg retire une partie de la propulsion originelle pour ouvrir de larges zones d’ombre. Sa relecture se nourrit d’un post-dancehall minimaliste, de basses immergées et d’un rapport presque sculptural au vide. Les percussions deviennent plus sèches, les espaces plus menaçants et le titre glisse vers une heure avancée de la nuit, lorsque la fête perd son innocence.
Cette version porte l’empreinte des expérimentations d’Equiknoxx et de la culture sound system jamaïcaine, mais elle dialogue également avec les marges de la dance music britannique. Le morceau n’avance plus en ligne droite. Il semble respirer par interruptions, laissant le silence exercer autant de pression que les basses.
Simo Cell, Quentin Sirjacq et 10LEC6 empruntent une direction encore différente. La présence du pianiste-compositeur déplace la matière vers un territoire plus abstrait, où la notion de remix devient presque une traduction spirituelle. Le morceau original n’y est pas simplement reconnu puis transformé : il paraît observé depuis un autre plan, étiré jusqu’à faire apparaître ce que sa première forme gardait encore enfoui.
Ces trois versions dessinent une œuvre à plusieurs états. L’original maintient l’équilibre entre urgence et apesanteur. Gavsborg plonge le titre dans la fumée du dub et la pression du soundsystem. Simo Cell et Quentin Sirjacq l’éloignent de la piste traditionnelle pour l’emmener vers une expérience plus contemplative et collective.
« Si Yé Yé » confirme ainsi la singularité de 10LEC6 : une capacité à aborder des tensions politiques, écologiques et spirituelles sans sacrifier la sensualité de la musique. Le collectif ne cherche pas à opposer conscience et plaisir. Il rappelle au contraire que la danse peut elle aussi devenir une manière d’écouter ce qui tremble sous nos pieds.
La Terre pleure peut-être. 10LEC6 ne couvre pas sa voix avec le rythme : il règle les percussions pour que l’on finisse enfin par l’entendre.
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