« White Magic » voit HOLLYWAND traverser l’illusion, l’addiction et la mélancolie dans huit chansons de rock mélodique où l’énergie des années 1990 rencontre une foi presque obstinée dans le pouvoir réparateur de l’amour.
Dix années séparent les premières sessions de « White Magic » de sa forme définitive. Cela pourrait produire un album trop poli, alourdi par ses propres ambitions ou prisonnier des époques successives ayant accompagné sa création. Seba Milk obtient l’effet inverse : cette longue gestation donne au disque l’allure d’un carnet de recherche, rempli de questions que l’on ne résout pas forcément mais que l’on apprend à formuler plus clairement.
Ancien bassiste et auteur au sein du groupe polonais Róże Europy, le musicien conçoit HOLLYWAND comme un projet ouvert plutôt que comme une formation figée. Il reste le centre de gravité — voix, guitares, basse, synthétiseurs, composition et production — tout en laissant chaque collaborateur modifier la couleur du morceau auquel il participe. L’album s’appuie sur le rock alternatif, la Britpop et la pop psychédélique sans chercher à masquer ses filiations avec The Beatles, Pixies, Nirvana ou The Clash.
« White Magic » ouvre la traversée par une recherche presque enfantine : celle d’une force capable de changer le plomb en or et de ramener deux êtres vers un lieu d’amour intact. L’orgue Hammond de Mike Mangan accentue le caractère mystique du morceau sans le faire basculer dans le pastiche psychédélique. La magie n’y apparaît pas comme un pouvoir surnaturel, mais comme cette capacité fragile à continuer de croire en une relation lorsque les repères commencent à dériver. Les guitares donnent au titre une ampleur rock, tandis que la mélodie conserve une innocence qui empêche le propos de devenir trop solennel.
« Monkey Mind » quitte la quête spirituelle pour pénétrer une conscience saturée. Le titre emprunte à l’image bouddhiste de l’esprit agité, incapable de rester immobile, mais HOLLYWAND la transpose dans un environnement de mensonges, d’images trompeuses et de stimulation permanente. Le morceau avance avec une nervosité plus ludique, presque bubblegum, qui contraste avec la confusion décrite. Ce décalage est efficace : le chaos mental n’est pas toujours sombre ou spectaculaire ; il peut aussi se présenter sous une surface colorée, accrocheuse, impossible à quitter.
Le jeu sur l’illusion se poursuit dans « Blueberry Fields ». Son titre dialogue ouvertement avec l’imaginaire des Beatles, mais Seba Milk ne se contente pas d’un clin d’œil nostalgique. Il construit un paysage où les êtres deviennent des danseurs cosmiques, avançant au milieu d’un réel dont ils ne savent plus s’il est solide. Le saxophone d’Alexander Mathias et la trompette de Jon Mannes donnent au morceau une souplesse presque rêveuse, élargissant la palette rock vers une pop plus orchestrée. La chanson possède l’insouciance d’une promenade sous la pluie et, simultanément, le vertige de celui qui doute de tout ce qu’il voit.
« Waterfall of Love » replace l’amour au centre, mais sous une forme mythologique. Vénus, les anges et les figures célestes traversent une composition courte où le piano de Wojtek Olszak apporte une douceur plus organique. La cascade devient l’image d’un amour ancien capable de retrouver ceux qui se sont égarés. Cette vision pourrait sembler naïve ; HOLLYWAND la traite plutôt comme une nécessité poétique. Lorsque le monde concret déçoit, le mythe offre parfois un vocabulaire suffisamment vaste pour continuer d’espérer.
La face la plus physique du disque surgit avec « Slave of Desires ». Les batteries frappent davantage, les guitares s’électrisent et le chant se laisse gagner par l’urgence. Le désir n’est plus une source de magie, mais une dépendance insatiable : vouloir l’amour, l’excitation, la musique, puis encore autre chose avant même d’avoir éprouvé ce que l’on vient d’obtenir. Le morceau saisit bien la contradiction entre plaisir et enfermement. Son refrain immédiat nourrit précisément le mécanisme qu’il dénonce, comme si l’addiction devait d’abord devenir séduisante pour être comprise.
« Superbad Supersad » adopte un ton plus ambigu. L’arrangement de cordes signé Pablo Hopenhayn ajoute une dimension cinématographique à cette réflexion sur les injonctions positives. Face aux nombreuses raisons de sombrer, la chanson oppose le sourire, les oiseaux et la promesse que tout finira par s’arranger. Mais HOLLYWAND ne livre pas un banal manuel de développement personnel. Une ironie inquiète traverse l’ensemble : demander à quelqu’un de rester positif peut devenir absurde lorsque le monde lui fournit tant de raisons sérieuses d’avoir peur. Le titre oscille ainsi entre encouragement sincère et critique des consolations trop faciles.
« Stay With Me » est la plus ancienne survivante de ce long processus de création, réenregistrée après une première version en polonais. La présence de Jonny Polonsky à la guitare apporte un relief supplémentaire à une chanson centrée sur la nécessité de rester auprès de quelqu’un pendant qu’il tente de retrouver sa liberté intérieure. HOLLYWAND ne promet pas une délivrance immédiate. Il parle plutôt d’écoute, de profondeur et de murs que l’on finira peut-être par briser. Le morceau possède une chaleur fraternelle, presque thérapeutique, sans réduire l’autre à un être qu’il suffirait de sauver.
« Love Could Save Us All » referme enfin le disque sur sa conviction la plus grande et sa formulation la plus prudente. L’amour pourrait nous sauver, certes, mais peut-être seulement pour un temps. Le piano de Wojtek Olszak accompagne cette conclusion où romantisme, fatigue sociale et lucidité existent simultanément. Les références à Roméo et Juliette installent l’idéal amoureux dans l’imaginaire collectif, tandis que le reste du morceau rappelle que le monde continue de travailler, de souffrir et d’accélérer autour de lui.
Cette réserve finale évite à « White Magic » de s’achever sur une certitude trop confortable. L’amour ne répare pas automatiquement toutes les violences ; il peut néanmoins créer une suspension, un lieu provisoire où l’on retrouve assez de lumière pour continuer. C’est peut-être cela, la magie blanche recherchée depuis le premier morceau : non pas changer définitivement la matière du monde, mais empêcher son obscurité de devenir totale.
La richesse technique de l’album demeure impressionnante. Les batteries de Zak St. John, Alicia Warrington et Logan Miles Nix, les prises réalisées notamment à Kingsize SoundLabs, EastWest Studios et Studio Chróst, ainsi que les mixages d’Alex Pasco et Szymon Swoboda donnent à l’ensemble un grain à la fois ample et vintage. Pourtant, ce prestige ne prend jamais complètement le pas sur les chansons.
« White Magic » reste avant tout le travail d’un auteur qui regarde les désirs humains avec une combinaison inhabituelle de scepticisme et de tendresse. Seba Milk doute de la réalité, des promesses, du bonheur obligatoire et même de notre capacité à aimer correctement. Mais il continue de chercher.
HOLLYWAND ne trouve pas la baguette magique au terme de l’album. Il découvre quelque chose de plus utile : huit chansons pour avancer lorsque le plomb refuse encore de devenir de l’or.
Pour découvrir plus de nouveautés ROCK, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVAROCK ci-dessous :
