« ColourS » traverse Londres, Brighton et Vancouver comme autant de chambres émotionnelles, tandis que PeligoS TriP utilise les pédales de guitare, les voix féminines et le downtempo pour donner une teinte particulière aux différentes périodes de sa vie.
La mémoire ne classe pas toujours les souvenirs par dates. Elle les conserve parfois sous forme de couleurs.
Un bleu trop sombre pour être nommé, la lumière pâle d’une fenêtre, la nuance d’une ville étrangère ou la chaleur presque artificielle d’un moment où tout semblait encore possible : « ColourS » repose sur ce langage intime. PeligoS TriP ne rassemble pas simplement des chansons écrites à différentes étapes de son parcours. Il organise une galerie de sensations dont chaque pièce possède sa propre température.
Écrits et arrangés entre Londres, Brighton et Vancouver, les titres portent la géographie sans se limiter au carnet de voyage. Ces lieux deviennent des états de conscience. Les guitares, largement travaillées à travers des pédales d’effets, perdent parfois leur identité immédiate pour se changer en brume, en nappe ou en mouvement atmosphérique. Le procédé constitue moins un ornement qu’une méthode narrative : les sons se déforment de la même manière que les souvenirs lorsque le temps commence à les retravailler.
« VancouveR » agit comme le premier repère clairement identifiable de ce parcours. La ville ne paraît pas décrite depuis l’extérieur, mais rappelée longtemps après. Les textures ambient lui donnent l’allure d’un territoire mental, vaste et légèrement distant, où les images précises se dissolvent au profit d’une impression générale. L’écriture semble moins chercher à reconstituer Vancouver qu’à comprendre ce que cette période a laissé dans la personne qui l’a traversée.
« Prussian Blue » assombrit ensuite le nuancier. Le bleu de Prusse n’est ni lumineux ni innocent : dense, presque minéral, il porte naturellement la mélancolie sans tomber dans la tristesse uniforme. PeligoS TriP semble lui associer une profondeur émotionnelle difficile à atteindre par les mots seuls. Les harmonies vocales ajoutent plusieurs niveaux de perception, comme si une même pensée était observée depuis des distances différentes.
Le caractère collaboratif du projet prend ici toute sa valeur. Les deux chanteuses choisies au sein de la scène londonienne ne servent pas simplement d’interprètes à des chansons déjà fermées. Leurs timbres donnent un corps aux mélodies conçues par PeligoS TriP, introduisant une pluralité dans des récits pourtant très personnels. L’intime cesse d’appartenir à une seule voix et devient partageable.
« I’ll Be There » rapproche alors le disque d’une promesse. Après les paysages et les couleurs, le titre formule une présence. Il pourrait s’adresser à une personne fragilisée, à une ancienne version de soi ou à quelqu’un dont l’absence continue d’occuper l’espace. L’arrangement atmosphérique empêche cette promesse de devenir trop affirmative : être là ne signifie pas toujours savoir comment aider. Parfois, la présence demeure le seul geste disponible.
« Elevate Me » inverse cette dynamique. Il ne s’agit plus d’offrir un appui, mais de reconnaître le besoin d’être soulevé à son tour. Le morceau porte dans son titre une demande d’élévation qui peut être affective autant que spirituelle. Les guitares étirées suggèrent cette volonté de quitter momentanément la pesanteur quotidienne, tandis que la section rythmique maintient le lien avec le sol.
Cette opposition entre envol et ancrage traverse tout « ColourS ». PeligoS TriP crée des espaces sonores flottants, mais conserve la basse et la batterie comme des forces de rappel. Même les arrangements les plus vaporeux ne rompent jamais totalement avec le corps. L’album évolue ainsi dans une zone intermédiaire entre ambient, downtempo et pop alternative, sans s’obliger à choisir une appartenance définitive.
« WindoW » installe un cadre dans ce mouvement. Une fenêtre sépare tout en permettant de voir. Elle peut offrir une échappée vers le dehors ou rappeler que l’on reste enfermé à l’intérieur. Le morceau invite à considérer cette frontière : observer une autre vie, un autre paysage ou une autre version possible de soi sans encore parvenir à les rejoindre.
Le choix graphique inhabituel des majuscules dans plusieurs titres renforce la sensation d’un code personnel. « WindoW », comme « VancouveR » ou « MelancholY BluE », paraît contenir un message dissimulé dans sa propre forme. PeligoS TriP traite les mots comme il traite les guitares : il les altère légèrement pour leur retirer leur évidence.
« MelancholY BluE » semble constituer le centre affectif le plus explicite de l’album. Le bleu revient, mais débarrassé de la précision historique de « Prussian Blue ». Il devient un état plus vaste, celui d’une mélancolie qui colore toute perception sans nécessairement produire un effondrement. Les mélodies vocales peuvent alors porter simultanément la douleur et une forme de beauté, cette contradiction qui rend parfois les souvenirs tristes presque difficiles à abandonner.
L’artiste ne cherche pas à guérir artificiellement chacun des conflits abordés. Les chansons proviennent de périodes différentes et conservent vraisemblablement leurs propres niveaux de résolution. Cette absence de ligne thérapeutique trop propre donne au disque sa sincérité. La vie ne livre pas toujours ses problèmes dans l’ordre où ils pourront être dépassés.
« Death Valley » déplace l’écoute vers un paysage plus extrême. Le nom évoque la chaleur, le vide et une terre où la survie devient incertaine. Après les bleus précédents, cette vallée introduit des tons brûlés, presque dépourvus de végétation émotionnelle. Pourtant, le morceau porte aussi l’idée d’une traversée : une vallée n’est pas seulement un lieu où l’on s’égare, mais un espace dont il existe théoriquement une sortie.
La dimension cinématographique de « ColourS » se révèle particulièrement bien dans cette capacité à faire surgir des décors sans recourir à une narration descriptive. Les pédales de guitare fonctionnent comme des outils de mise au point. Elles rapprochent certains détails, en noient d’autres et modifient la profondeur de champ jusqu’à ce que chaque titre semble posséder sa propre lumière.
« Purgatory » referme la sélection communiquée sur un lieu d’attente. Ni chute définitive ni délivrance, le purgatoire représente une suspension, l’entre-deux où l’on doit affronter ce qui n’a pas encore été réglé. Il constitue une conclusion cohérente pour un album qui ne prétend pas résoudre toutes les luttes intérieures dont il est issu.
Cette dernière étape rassemble plusieurs tensions présentes auparavant : le désir d’élévation, la mélancolie, les fenêtres donnant sur une autre existence et les territoires traversés sans certitude d’en être réellement sorti. « Purgatory » ne ferme donc pas la porte. Il maintient l’auditeur dans un espace de transition, avec la possibilité qu’une nouvelle couleur apparaisse après le silence.
PeligoS TriP donne à « ColourS » une cohérence qui ne dépend ni d’un genre parfaitement défini ni d’un récit linéaire. Elle vient de la manière dont chaque contribution — voix, basse, batterie, coproduction et travail de guitare — respecte le caractère profondément personnel des compositions tout en leur permettant de devenir collectives.
Londres fournit la scène et les rencontres, Brighton et Vancouver impriment leurs souvenirs, mais le véritable territoire du disque reste intérieur.
« ColourS » ne demande pas quelle couleur possède une émotion. PeligoS TriP montre plutôt que la même vie peut en porter plusieurs à la fois, et que les nuances les plus persistantes apparaissent souvent longtemps après que le paysage a disparu.
Pour découvrir plus de nouveautés POP, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVAPOP ci-dessous :
