« MIDNIGHT TRAINS » ne cherche pas la propreté rassurante d’un premier EP bien cadré : Lior Golan y pousse un rock de nerfs, de mémoire et de réparation, porté par des chansons qui semblent avoir attendu trop longtemps avant de sortir de l’ombre.
Une bande dort quatre ans sur un ordinateur. Voilà peut-être la meilleure image pour approcher « MIDNIGHT TRAINS ». Pas un projet sagement planifié, pas une sortie calibrée à la minute près, mais un corps sonore resté en suspens pendant que la vie, elle, continuait de frapper. Lior Golan ne présente pas cet EP comme une carte de visite. Il le livre plutôt comme une preuve : j’étais là, j’ai traversé quelque chose, ces chansons aussi.
Le parcours personnel de l’artiste donne évidemment au disque une gravité particulière. PTSD lié à son service militaire, addictions, deuil intime après la perte de sa sœur au festival NOVA : le contexte pourrait facilement écraser la musique si celle-ci n’avait pas assez de matière pour répondre. Mais « MIDNIGHT TRAINS » ne demande pas la compassion comme argument d’écoute. Il avance avec un rock organique, tendu, nourri par l’endurance plus que par le confort. On sent l’influence des grands blocs — Led Zeppelin pour la dynamique, Black Sabbath pour la pesanteur, Pink Floyd pour l’espace, Deep Purple ou King Crimson pour l’ampleur — mais Lior Golan ne se contente pas de jouer au musée. Il cherche dans ces héritages une façon de tenir debout.
« CRUEL WIND (Live) » ouvre l’EP comme une météo intérieure. Le vent cruel, chez Golan, n’a rien d’une image décorative : il évoque ce qui pousse contre le corps, ce qui oblige la voix à forcer, la guitare à s’accrocher, la section rythmique à ne pas céder. Le format live ajoute une vérité de souffle, cette sensation que le morceau ne sort pas d’une vitrine mais d’une pièce où des musiciens se répondent physiquement. Le choix d’avoir enregistré basse et batterie ensemble au Shardo Studio compte ici : l’EP respire par blocs, par poussées, avec une chaleur que les productions trop séparées perdent souvent.
« MIDNIGHT TRAIN (Live) » donne son nom au projet et installe son mythe central : le train de minuit, vieux symbole rock par excellence, celui du départ, de la fuite, de la traversée. Mais sous la plume de Golan, on n’entend pas seulement le romantisme de la route. On entend le besoin de quitter une version de soi, d’arracher les rails à la répétition. La chanson condense ce qui semble animer tout l’EP : partir sans savoir si l’on guérit vraiment, mais partir quand même.
« Keep Me Hanging On (Live) » joue avec une matière plus familière, presque inscrite dans la mémoire collective, mais Golan la ramène dans son propre climat. Le titre parle d’attachement, de dépendance affective, de ce fil qui retient même lorsqu’il blesse. Dans un EP traversé par les luttes intérieures, cette reprise prend un relief particulier. Elle ne sonne pas comme un détour, plutôt comme un miroir placé au bon endroit : qu’est-ce qui nous garde suspendus ? Une personne, une substance, un souvenir, une version de soi que l’on n’arrive pas à enterrer ?
« 1991 (Live) », avec Gabriel Just, ouvre une autre porte, plus temporelle. Un chiffre suffit parfois à charger une chanson d’archives personnelles. On ne sait pas exactement ce que cette année contient pour Golan, mais le morceau semble porter cette logique du flash : un moment fixé, un fragment qui revient, une date devenue territoire. Les guitares y gagnent une fonction presque photographique. Elles ne racontent pas seulement ; elles griffent la pellicule.
Puis « YOU TRIED YOUR BEST (Live) » arrive comme une main sur l’épaule, mais une main lourde, fatiguée, pas une consolation de poster mural. Le titre a quelque chose de bouleversant dans sa simplicité : tu as fait de ton mieux. Phrase banale en apparence, presque maladroite, mais parfois la seule phrase capable de traverser la honte. Avec Gabriel Just, le morceau semble refermer l’EP sur une idée de réparation imparfaite. Non pas “tout va mieux”, formule mensongère. Plutôt : quelque chose continue malgré les dégâts.
La relation artistique avec Gabriel Lefelman traverse le projet comme une amitié de fondation. Quinze ans de rencontres, de rues à Tel Aviv, de formations qui se font et se défont, de difficultés financières, de musiciens difficiles à garder, de rêves reportés. Ce type de durée s’entend rarement dans les dossiers promo, parce qu’il ne brille pas. Pourtant, il donne à « MIDNIGHT TRAINS » sa colonne vertébrale. Cet EP n’est pas le produit d’une inspiration soudaine ; il vient d’une persistance presque têtue.
Le son, lui, revendique la chair. Batterie et basse enregistrées ensemble, claviers de Niv Hovav, Hammond, synthés, piano, couches de guitares ajoutées ensuite : l’ensemble garde cette impression de rock vivant, légèrement dangereux, jamais parfaitement domestiqué. Lior Golan ne polit pas son tourment jusqu’à le rendre consommable. Il le canalise, ce qui n’est pas pareil. Sa voix paraît parfois moins chercher la beauté que la sortie d’air.
« MIDNIGHT TRAINS » n’est pas un EP facile à vendre dans les cases actuelles. Trop classique pour les algorithmes pressés, trop cabossé pour le revival propre, trop frontal pour la mélancolie chic. C’est précisément ce qui lui donne une valeur. Lior Golan ne fabrique pas une esthétique du malheur ; il enregistre la tentative de ne pas y rester.
Le train ne promet pas le salut.
Mais tant qu’il roule, quelqu’un refuse encore de disparaître.
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