« Une chanson sale, lucide et nerveuse, écrite comme on griffonne une vérité trop lourde pour rester polie. »
Le monde part en vrille, mais personne ne semble vraiment vouloir interrompre la soirée. C’est peut-être cela, au fond, que raconte Androwhizz sur « Nobody Cares » : cette impression étrange d’assister à une catastrophe au ralenti pendant que chacun continue de faire défiler son écran. Les guerres s’empilent, les ego gonflent, la vérité devient plus invraisemblable que la fiction, et l’indifférence finit par produire son propre bruit de fond.
Derrière Androwhizz, on trouve Dimitri Janszoons, auteur et chanteur basé à Anvers, en Belgique. Il avance ici sans décor superflu, avec une manière presque physique de faire surgir les chansons. Pas de concept soigneusement verrouillé avant d’entrer en studio. « Nobody Cares » commence dans l’improvisation, au contact d’une guitare acoustique, d’une voix et de quelques mots encore instables. Puis le morceau se couvre progressivement de guitares électriques, d’une basse distordue, de synthés et d’overdubs, comme si la pensée initiale se chargeait peu à peu de toute la violence du réel.
Ce processus artisanal s’entend. Le titre n’a rien d’une production lisse conçue pour flatter immédiatement l’oreille. Il garde des aspérités, des angles, une nervosité presque domestique. Enregistré entre home studio, garage et chambre, il possède cette proximité particulière des morceaux qui semblent naître à quelques centimètres du doute. On y entend moins une démonstration qu’une réaction.
Les influences de The Kills, The Strokes et Eels apparaissent par fragments : dans l’économie des arrangements, dans la sécheresse du geste, dans cette façon de laisser la voix conserver une part de fatigue et d’ironie. Pourtant, Androwhizz évite le simple hommage garage-rock. Son énergie repose davantage sur un désenchantement contemporain, un refus de maquiller la colère en posture séduisante.
« Nobody Cares » ne prétend pas fournir une analyse géopolitique. Ce n’est pas son rôle. Le morceau capte plutôt un état mental collectif : la saturation devant l’absurde, la sensation que des vies sont broyées par des jeux de pouvoir aussi grotesques que meurtriers, et l’impuissance de celui qui regarde tout cela depuis sa propre pièce. La phrase « Take away the madness and the games they play » agit alors moins comme un slogan que comme une supplication sèche, presque épuisée.
La voix de Janszoons porte cette ambiguïté. Elle semble parfois vouloir provoquer, parfois simplement constater. Elle ne cherche pas à prendre de la hauteur. Elle reste au niveau du sol, là où la colère rencontre le découragement et où la conscience politique devient une affaire intime. C’est ce qui donne au morceau sa crédibilité : il ne parle pas depuis une tribune, mais depuis un garage.
Luc Imants et Bert De Cock, remerciés pour leur inspiration et leur travail de production, participent à préserver cette tension. Rien ne paraît totalement achevé au sens confortable du terme, et c’est précisément ce qui fonctionne. La chanson garde l’allure d’une idée urgente, attrapée avant qu’elle ne refroidisse.
Alors qu’un album complet se prépare, « Nobody Cares » dessine déjà une direction claire pour Androwhizz. Une musique alternative qui accepte la saleté du monde, l’incohérence des émotions et le risque de déplaire. Le projet ne cherche pas encore à rassurer ni à convaincre tout le monde. Il préfère lancer un regard oblique, presque moqueur, vers ceux qui continuent comme si de rien n’était.
Et si, comme le suggère Dimitri Janszoons, nous sommes peut-être en train de fixer l’oreille de Van Gogh, c’est sans doute parce que la réalité a cessé depuis longtemps de vouloir paraître raisonnable.
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