« Avec “Through the Fray”, Anjalts propulse la synth-pop dans une échappée lunaire où danser devient une manière élégante de survivre. »
À certaines heures, la piste de danse ressemble moins à un lieu de fête qu’à une capsule de sauvetage. Les corps bougent, les lumières tournent, la basse efface les contours du réel et, pendant quelques minutes, le monde extérieur perd son droit d’entrée. C’est exactement dans cette brèche qu’Anjalts installe « Through the Fray ».
Depuis son apparition en 2020, l’artiste basée à Los Angeles construit son œuvre dans la discrétion de sessions nocturnes, à l’écart du bruit promotionnel et des catégories trop propres. Trois albums plus tard, elle prépare déjà un quatrième chapitre, et ce nouveau single en donne une première image : une pop cosmique, nerveuse, rétro sans être nostalgique, capable de porter un refrain immédiat tout en laissant planer une inquiétude beaucoup plus profonde.
« Through the Fray » démarre comme une invitation impossible à refuser. Un mouvement de synthétiseur s’élance sur une batterie rapide, tandis qu’une ligne de basse glisse en dessous avec l’assurance d’un véhicule lancé dans la nuit. Les percussions ajoutent des strates, des éclats, des signaux presque lumineux. On pense à la théâtralité futuriste de David Bowie, à la sensualité imprévisible de Prince, mais Anjalts évite l’exercice de reconstitution. Son rétro-futurisme n’est pas un costume : c’est une manière d’imaginer une sortie.
Car derrière l’efficacité dansante du morceau se cache une scène étrange. Une silhouette mystérieuse entraîne quelqu’un sur une colline éclairée par la lune. Il faut danser, boire la nuit, quitter quelques instants la pesanteur quotidienne. Au-dessus, des satellites tournent. Devant, la lune n’est plus un astre lointain mais un refuge possible, presque une adresse secrète.
La voix d’Anjalts traverse cet environnement avec un calme intrigant. Elle ne dramatise jamais totalement le récit, comme si l’urgence pouvait être dite à voix basse. Cette douceur maintient le morceau dans une zone ambiguë : rêve amoureux, hallucination de fin de soirée ou dernier plan d’évasion avant l’effondrement. Rien n’est tranché, et cette indécision fait partie de son charme.
Le refrain « Double Take » joue d’ailleurs avec ce trouble. Regarder deux fois, vérifier ce que l’on vient de voir, hésiter entre réalité et projection. Le motif fonctionne comme un crochet rythmique, mais aussi comme une consigne mentale. Chez Anjalts, le monde mérite toujours un second regard, surtout lorsqu’il semble trop cohérent pour être honnête.
L’artiste invente même le terme « tightmare », collision entre l’étroitesse et le cauchemar. Un mot presque ludique pour évoquer cette sensation très contemporaine d’être coincé dans une réalité saturée d’informations, d’anxiété et d’impuissance. Le choix devient alors central : faut-il rêver d’une fuite physique vers la lune ou trouver, à l’intérieur de soi, un endroit que le chaos ne peut pas entièrement atteindre ?
Cette tension donne au morceau sa véritable épaisseur. « Through the Fray » peut s’écouter comme un titre de club, avec son tempo soutenu, son architecture synth-pop et son crescendo euphorique. Mais il fonctionne aussi comme le dialogue fragile de deux êtres qui cherchent une échappatoire commune. Puis, presque sans prévenir, la chanson élargit encore son cadre et devient une déclaration collective : nous pouvons traverser la mêlée.
L’ingénieur du son Acen Sinclair décrit chez Anjalts une énergie calme, filtrée dans sa musique comme un espoir discret. Cette impression se retrouve partout ici. Le single ne nie pas la brutalité du présent. Il ne promet pas davantage une guérison spectaculaire. Il propose une propulsion, un mouvement en avant, une lumière suffisamment stable pour continuer.
La réussite du titre tient à cet équilibre entre légèreté et gravité. Les synthétiseurs brillent, la basse pulse, l’ensemble semble conçu pour les heures où personne ne veut encore rentrer. Pourtant, sous la surface, la chanson ne cesse de rappeler la brièveté de notre passage et l’absurdité de perdre ce peu de temps dans la peur.
Lorsque « Through the Fray » atteint son sommet, l’histoire individuelle se dissout. La colline, la lune et les satellites deviennent le décor mental d’un désir plus vaste : ne pas se laisser engloutir.
Anjalts signe ainsi une chanson qui ne demande pas au monde de ralentir. Elle préfère nous apprendre à danser assez vite pour ne pas disparaître dans son vacarme.
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