« WhiteRoomNightmare inscrit “Ad Lunam” dans la poussière lunaire comme un testament de métal, de solitude et de survie. »
Journal de bord, jour inconnu. La Terre n’est plus qu’une lumière bleue accrochée derrière le hublot. Les communications deviennent irrégulières. Les machines fonctionnent encore. L’homme, lui, commence à se désagréger.
« Ad Lunam », le nouvel album de WhiteRoomNightmare, épouse la trajectoire d’un astronaute qui abandonne sa vie terrestre pour participer à la colonisation de la Lune. Sur le papier, la mission relève de la conquête scientifique. Dans les amplis de Paul Anketell, elle prend rapidement les contours d’une dérive psychologique. Le musicien autodidacte nord-irlandais, seul maître à bord de ce projet, mêle thrash, prog, grunge, hard rock et tensions post-metal pour raconter moins l’épopée d’un pionnier que l’effritement progressif de celui qui croyait pouvoir survivre au vide.
« Second World Problem » ouvre le sas sur une ironie presque cruelle. Avant même le départ, le morceau semble observer notre obsession à vouloir conquérir un autre monde alors que le premier brûle déjà sous nos pieds. Les riffs claquent comme une alarme que personne ne souhaite entendre. WhiteRoomNightmare pose immédiatement le ton : ici, la science-fiction ne sert pas d’échappatoire, mais de miroir grossissant.
« Space Cadet » suit le candidat au décollage. L’énergie est plus directe, presque euphorique, portée par cette fascination enfantine pour l’espace et ses promesses. Pourtant, derrière l’élan, une inquiétude perce déjà. Le futur astronaute ressemble moins à un héros qu’à quelqu’un qui cherche une raison valable de disparaître.
Sur « Blue To Black », le bleu terrestre glisse progressivement vers l’obscurité. Le morceau capte ce passage vertigineux où la planète familière cesse d’occuper tout le champ de vision. La lourdeur des guitares et la tension mélodique traduisent cette perte de repères : l’infini n’a rien de romantique lorsqu’il commence à ressembler à une tombe.
« These Giant Steps » convoque inévitablement la mythologie des premiers pas lunaires. WhiteRoomNightmare préfère toutefois gratter le vernis héroïque. Ces pas sont géants pour l’humanité, peut-être, mais ils écrasent celui qui les accomplit. Les changements de rythme et l’écriture progressive donnent au titre une ampleur cinématographique, comme si la marche elle-même devenait une cérémonie inquiétante.
« Make A Wish » suspend brièvement la mission. Le titre détourne l’image familière du vœu lancé vers une étoile : que peut encore demander celui qui a traversé le ciel pour l’atteindre ? La chanson ouvre une poche de vulnérabilité au milieu de la masse métallique. Le désir devient plus intime, presque dérisoire face à l’immensité.
« Where Only Machines Have Been » marque un tournant. L’astronaute pénètre dans des territoires jusque-là réservés aux sondes, aux robots et aux données. La composition s’alourdit, se mécanise, comme si la musique elle-même adoptait une logique non humaine. La frontière entre l’explorateur et l’équipement qui l’entoure commence à disparaître.
« Corridor Of Uncertainty » porte parfaitement son nom. La mission se transforme en couloir mental dont aucune porte ne semble mener au bon endroit. Le morceau joue sur les attentes, les ruptures et les tensions prolongées. WhiteRoomNightmare y exploite pleinement son goût pour les structures prog, laissant l’auditeur avancer sans carte dans un labyrinthe orbital.
« Post-Life » pousse la question plus loin : l’astronaute est-il encore vivant, ou simplement maintenu en fonctionnement ? Les riffs s’étirent dans une atmosphère presque funéraire. La survie technologique ne garantit plus aucune présence réelle. Le titre dessine un état intermédiaire, après la vie mais avant la mort, où le corps continue pendant que l’esprit s’éloigne.
« The Fifth Kind » fait basculer l’album vers l’horreur et la spéculation extraterrestre. Après les rencontres du troisième et du quatrième type, cette cinquième catégorie semble désigner quelque chose de plus intime, de plus invasif. Est-ce une présence extérieure, une hallucination ou la naissance d’une nouvelle forme de conscience ? WhiteRoomNightmare ne tranche pas. La musique entretient la paranoïa.
« Taurus Rising » amplifie le caractère mythologique du voyage. Le taureau peut symboliser la puissance, la rage, la constance ou une force impossible à contenir. Le morceau paraît annoncer une transformation définitive, comme si l’astronaute cessait d’être un simple humain pour devenir une figure hybride, façonnée par le vide et l’isolement.
« To Dust Returned » referme enfin l’album sur une évidence ancienne : tout retourne à la poussière. La conquête, la technologie, les rêves de grandeur et les corps envoyés toujours plus loin finissent par rejoindre la même matière. Le titre possède une gravité presque biblique, mais WhiteRoomNightmare évite toute consolation. La poussière lunaire n’est pas une promesse de renaissance. Elle est ce qui reste lorsque la mission a consommé son homme.
Paul Anketell réussit ainsi à donner à « Ad Lunam » une véritable cohérence narrative sans sacrifier l’impact physique des morceaux. Les riffs peuvent être massifs, les rythmes martiaux, les passages prog labyrinthiques, mais chaque choix sert l’évolution psychologique du personnage. L’album traverse la science, la fiction, la peur et la mythologie avec la même intensité.
WhiteRoomNightmare n’imagine pas la Lune comme un nouveau foyer. Il en fait un révélateur brutal. À mesure que l’astronaute s’éloigne de la Terre, il ne découvre pas un autre monde.
Il découvre ce qu’il reste de lui lorsqu’il n’y a plus personne pour le regarder.
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