« Sur « Songs Without Words », About Aphrodite invente une géographie sensible où le theremin, le piano et la mémoire persane parlent une langue sans frontière. »
On pourrait entrer dans « Songs Without Words » comme dans une gare à l’aube. Aucun panneau vraiment lisible, aucune destination annoncée, mais déjà la sensation que quelque chose nous déplace. L’album d’About Aphrodite ne raconte pas le monde depuis un point fixe. Il le traverse par fragments, par réminiscences, par accidents heureux entre des traditions que l’on a trop souvent séparées.
Le duo formé par Gilda Razani et Hanzō Wanning refuse la carte postale musicale. Ici, la mélodie persane ne sert pas de décor exotique, le jazz n’endosse pas le rôle du langage savant, et l’électronique ne vient pas simplement moderniser le tout. Ces matières se frottent, se contredisent, puis finissent par trouver un équilibre étrange. Le theremin et le saxophone soprano de Razani flottent au-dessus des harmonies de piano et de synthétiseur de Wanning, tandis que la darbuka de Fethi Ak introduit par instants une pulsation plus terrestre, venue des traditions turques et kurdes.
« Sartschubeh » ouvre le disque sous le signe du curcuma, que l’on dépose en Perse sur la tête des nouveau-nés afin de leur porter chance. La pièce possède cette qualité inaugurale : quelque chose commence, encore fragile, encore couvert de mystère. Les sonorités semblent avancer sur la pointe des pieds, entre rite familial et abstraction contemporaine. Le theremin, souvent associé à l’étrangeté ou à la science-fiction, devient ici presque maternel, comme une voix qui bénirait sans prononcer un seul mot.
« Loretta’s Sinfonia » travaille le contraste. Sa première partie ralentit le temps, installe une gravité contenue, avant qu’un mouvement plus dansant ne vienne déplacer l’ensemble. Cette construction reprend une logique musicale iranienne où la retenue précède l’élan rythmique. Loretta est danseuse, et la pièce semble pensée pour son corps : d’abord immobile, presque observé, puis progressivement traversé par le mouvement. Le piano de Wanning y agit moins comme un socle que comme un espace mobile.
Avec « Newrusi Cats », About Aphrodite se tourne vers Nowruz, le Nouvel An persan célébré autour de l’équinoxe de printemps. Le morceau porte l’excitation du renouveau, les cadeaux, les flammes que l’on franchit et cette superstition joyeuse liée aux petites créatures sortant de terre. La composition ne cherche pourtant jamais à illustrer littéralement la fête. Elle en conserve plutôt l’énergie primitive : l’attente d’une année meilleure, la croyance que le monde peut recommencer autrement au simple passage d’une saison.
« Taraneh » est sans doute l’un des moments les plus humains du disque. Le prénom signifie son ou mélodie, mais la pièce s’attache surtout à la vie brève et courageuse d’une femme iranienne. Sans paroles, About Aphrodite évite le récit biographique et choisit l’évocation. Le saxophone soprano prend alors une dimension presque vocale, fragile sans être plaintive. L’émotion ne vient pas d’un crescendo appuyé, mais de cette manière de laisser une silhouette apparaître, puis s’éloigner avant que l’on ait pu la retenir.
« Heroine of the Night » préfère l’obscurité. Son héroïne n’a rien d’une figure conquérante au sens traditionnel. Elle tisse les ombres, veille sur le sommeil et puise sa force dans ce que le jour ne sait pas voir. Le theremin s’y déploie avec une élégance fantomatique, tandis que les textures électroniques dessinent un ciel nocturne où chaque note semble suspendue. Ce morceau confirme la capacité du duo à créer une tension sans percussion massive, uniquement grâce au déplacement lent des timbres.
« Reverie » referme l’album comme un rêve qui refuserait de se laisser interpréter. La pensée y circule librement, sans direction imposée. Le piano et les synthétiseurs construisent un paysage aux contours instables, propice à ces souvenirs que l’on ne sait plus vraiment distinguer de l’imagination. Après les rites, les figures et les célébrations, la musique revient à un état plus intérieur. Le voyage se termine moins dans un lieu que dans une disponibilité mentale.
About Aphrodite réussit surtout à faire entendre la circulation des cultures sans la convertir en discours démonstratif. À un moment où les frontières se durcissent et où l’étranger redevient trop facilement une menace, « Songs Without Words » pose une idée simple : les musiques n’ont jamais attendu d’autorisation pour voyager. Les mélodies se déplacent avec les familles, les diasporas, les fêtes, les deuils et les souvenirs.
La force politique de l’album réside précisément dans sa douceur. Aucun slogan, aucune proclamation. Seulement un theremin, une darbuka, un saxophone et un piano qui découvrent qu’ils ont davantage à se dire qu’on ne l’imaginait.
Sur « Songs Without Words », l’absence de paroles ne crée donc aucun silence. Elle laisse au contraire assez d’espace pour que plusieurs histoires, plusieurs langues et plusieurs paysages puissent exister en même temps. Et dans ce monde-là, enfin, personne n’a besoin de présenter ses papiers.
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