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GLEET pousse le bruit jusqu’à l’insolence sur « Strident »

GLEET pousse le bruit jusqu’à l’insolence sur « Strident »
  • Publishedjuillet 30, 2026

« GLEET lance “Strident” comme une masse de sons dépareillés qui auraient décidé, contre toute logique, de tenir debout ensemble. »

Le mot « strident » ne promet aucun refuge. Il annonce ce qui perce, irrite, insiste, refuse de se fondre dans le décor. GLEET le choisit comme titre d’un morceau qui semble résumer toute sa philosophie : empiler des éléments qui n’ont aucune raison évidente de cohabiter, puis observer le moment précis où leur incompatibilité devient une identité.

Le collectif londonien ne s’est jamais construit selon les méthodes habituelles. Son histoire commence dans les années 1990, derrière le comptoir d’un off-licence près de Little Venice, où Gregor Former et Sam Neal inventent des chansons consacrées aux clients réguliers. Avant les studios, les albums et les longues sessions, il y avait donc déjà cette manière de transformer le quotidien en matériau sonore, avec suffisamment d’humour pour ne pas distinguer clairement la plaisanterie du projet sérieux.

Les décennies suivantes ont vu les amitiés s’élargir autour de Michael Chilokoa et Kevin Mertens, tandis que les jam-sessions pouvaient durer plusieurs heures, parfois plusieurs jours. Guitares, basses, synthétiseurs, voix et boucles rythmiques se superposaient sans obligation de produire immédiatement une chanson exploitable. GLEET vient de ce temps dilaté, de cette confiance dans l’accident et de l’idée qu’une composition peut apparaître longtemps après sa première impulsion.

Avant GLEET, il y eut même plusieurs groupes imaginaires. Gregor Former et son ami Gary leur inventaient des noms, des albums, des esthétiques et des morceaux sans jamais les enregistrer, suivant cette théorie malicieusement défendue par Gary : la pire erreur de nombreux groupes serait de produire réellement de la musique. Cette sagesse fut finalement trahie, mais elle continue de hanter le projet. GLEET compose comme si chaque titre devait justifier le fait d’avoir quitté le royaume confortable de l’imaginaire.

C’est dans ce contexte qu’est né le « scrunt », genre autoproclamé à partir d’une ancienne formation fictive au nom volontairement provocateur. Le principe : un mur de sons joués ensemble, même lorsque ces sons paraissent incompatibles. Le scrunt ne recherche pas l’harmonie classique. Il travaille la friction, le chevauchement et cette beauté douteuse qui apparaît lorsqu’un morceau semble vouloir se saboter sans jamais s’effondrer tout à fait.

« Strident » s’inscrit directement dans cet héritage. Entre électronique expérimentale, industriel, avant-garde et territoire leftfield, le single privilégie la collision à l’élégance conventionnelle. Les boucles ne servent pas de fond stable ; elles deviennent des forces concurrentes. Les synthétiseurs peuvent paraître abrasifs, les rythmes volontairement obtus, les textures presque hostiles. Pourtant, derrière cette rugosité se trouve une organisation plus attentive qu’elle ne le laisse croire.

GLEET sait que le chaos total finit rapidement par devenir prévisible. Pour maintenir l’inconfort, il faut au contraire gérer les densités, choisir ce qui entre, ce qui disparaît et ce qui revient suffisamment longtemps pour contaminer la mémoire. « Strident » possède cette intelligence de l’excès. Le morceau ne jette pas simplement du bruit contre l’auditeur ; il construit une tension faite de répétitions, de déformations et de détails qui semblent surgir depuis les bords de la production.

Cette approche a commencé à se préciser après 2017, lorsque les jam-sessions sont devenues plus fréquentes et que le son du scrunt a pris la forme de boucles de batterie et de synthétiseurs prolongées par les instruments et les voix. Certains morceaux pouvaient alors durer plus d’une heure. Le travail ultérieur de Gregor a consisté à reprendre ces masses, à les ramener vers des formats plus courts et à découvrir qu’environ cent quarante titres s’étaient accumulés au fil des années.

Ce stock démesuré raconte une autre singularité de GLEET : sa musique ne naît pas nécessairement d’un plan de carrière. Elle s’accumule parce que le groupe continue de jouer, d’expérimenter et de conserver ses débris. Le premier album, « Pleased To Gleet You », paru en 2023, a donné une forme publique à cette pratique. D’autres sorties ont suivi, dont l’EP « Now That’s What I Call Scrunt! » en 2025, avec ce sens de l’autodérision qui empêche le projet de se transformer en laboratoire prétentieux.

« Strident » apparaît pendant la préparation de « Thames Sea », prochain album actuellement réduit à onze titres après une sélection initiale plus large. Le single n’entre pas dans la narration prévue pour ce disque. Il appartient à la douzaine de morceaux apparus en marge du chantier, comme si GLEET produisait nécessairement des excroissances chaque fois qu’il tentait de suivre une direction précise.

Cette position périphérique lui convient. « Strident » semble avoir été conçu pour résister à l’intégration, même dans l’univers déjà peu discipliné du groupe. Il existe parce qu’il ne correspondait pas tout à fait au récit principal. Sa sortie transforme donc l’écart en argument : ce qui ne trouve pas sa place ailleurs peut devenir le centre d’un instant.

L’histoire scénique de GLEET confirme cette attirance pour les limites. Lors d’un concert avant-gardiste à Frome en 2019, Gregor et Sam avaient assemblé huit morceaux en une performance continue d’une demi-heure, écrite quelques jours auparavant et apprise en partie pendant le trajet. Le duo, promu tête d’affiche par un curieux hasard, avait réussi à faire partir une partie du public. À la fin, un spectateur avait posé la seule question réellement pertinente : « Comment appelez-vous ça ? » La réponse était déjà prête : scrunt.

« Strident » conserve quelque chose de cette scène. Il ne cherche pas à savoir combien de personnes resteront jusqu’au bout. Il teste plutôt la résistance du cadre, du goût et de la définition même d’un morceau. L’agressivité n’y vient pas seulement du volume ou des textures industrielles, mais de son refus de rendre l’expérience plus familière qu’elle ne l’est.

GLEET se décrit comme une forme de sécrétion produite par l’humanité sur le corps de la nature. Le nom est volontairement peu flatteur, presque médical, et résume bien l’absence de désir de noblesse qui traverse le projet. Là où beaucoup d’artistes expérimentaux cherchent à élever le bruit au rang d’œuvre majestueuse, GLEET préfère rappeler sa part organique, embarrassante et grotesque.

« Strident » ne demande donc pas à être admiré pour sa complexité. Il réclame une réaction plus physique : recul, fascination, rire nerveux ou envie immédiate de relancer le morceau pour vérifier ce qui vient réellement de se passer.

Le groupe avait d’abord compris que les formations imaginaires ne pouvaient jamais décevoir. En enregistrant « Strident », GLEET choisit quelque chose de plus risqué : devenir assez réel pour déranger.

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Written By
Extravafrench

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