« Quelques échantillons de harpe tirés au hasard, un oud noyé dans la réverbération, des synthés qui doublent les instruments acoustiques et une voix kényane dont Lucian Lacewing ignore aujourd’hui jusqu’au nom : “Freedom From Forever” avance comme une expérience dont personne ne connaît vraiment l’issue. »
Sept notes peuvent suffire.
Lucian Lacewing part d’une contrainte presque scolaire : récupérer six ou sept échantillons de harpe, chacun correspondant à une note isolée, puis voir jusqu’où ce matériau volontairement réduit peut mener. Aucun plan très précis, aucune destination fixée. Seulement l’envie de pousser une poignée de sons jusqu’à ce qu’ils commencent à raconter autre chose.
C’est une méthode qui lui ressemble.
Installé à Bristol, Lacewing compose depuis son bedroom studio et revendique une pratique fondée sur l’expérimentation véritable, au sens où le résultat reste largement inconnu au moment de commencer. « Freedom From Forever » s’est développé ainsi, par essais, superpositions et accidents suffisamment intéressants pour être conservés.
La harpe fournit le squelette, mais elle n’est rapidement plus seule.
Des ouds fortement réverbérés élargissent la profondeur du morceau, tandis que des synthétiseurs introduisent une matière plus trouble, presque hallucinée. Lacewing utilise notamment une technique qu’il affectionne : faire jouer exactement la même mélodie par un instrument naturel et un synthé, puis fondre les deux jusqu’à rendre leur provenance difficile à identifier.
Le procédé paraît simple.
À l’écoute, il devient beaucoup plus ambigu.
La harpe perd une partie de son identité acoustique, le synthé gagne une forme de grain organique, et l’oreille finit par hésiter entre les deux. Cette hésitation est probablement l’un des éléments les plus réussis du morceau : « Freedom From Forever » donne moins l’impression d’aligner des instruments que de fabriquer une matière intermédiaire.
Une voix vient encore compliquer cette géographie sonore.
Lacewing a utilisé des samples d’une chanteuse kényane trouvés sur une plateforme de sons libres de droits. Les fichiers ont depuis disparu du site et il n’a jamais connu son identité. Sa présence dans le morceau devient donc presque fantomatique : une voix réelle, reconnaissable peut-être par celle qui l’a enregistrée, mais désormais détachée de toute information biographique.
Le détail aurait pu paraître anecdotique.
Il renforce au contraire l’étrangeté du morceau.
Les références revendiquées — Brian Eno, Laraaji, Julianna Barwick, Mary Lattimore — se retrouvent surtout dans ce goût pour l’espace, la répétition, le calme et les textures capables d’évoluer lentement sans réclamer constamment l’attention. Mary Lattimore, en particulier, a donné à Lacewing l’envie de travailler autour de la harpe.
« Freedom From Forever » conserve pourtant une petite ombre sous sa douceur.
Le morceau se veut apaisant, mais jamais complètement lumineux. Une mélancolie diffuse traverse les nappes, les résonances et cette voix sans visage, empêchant l’ensemble de devenir un simple décor ambient destiné à flotter en arrière-plan.
Lucian Lacewing ne monte pas sur scène ; il préfère composer, enregistrer et remixer.
Cela s’entend dans la minutie du morceau. Chaque son semble avoir été placé pour prolonger un autre, le déformer ou semer un doute sur sa nature.
Au bout de quelques minutes, on ne cherche plus vraiment à savoir ce qui est harpe, synthé ou réverbération.
Et c’est sans doute là que l’expérience a réussi.
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