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« D.B. Cooper » ou comment Gooseberry démonte la grande fabrique des souvenirs glorieux

« D.B. Cooper » ou comment Gooseberry démonte la grande fabrique des souvenirs glorieux
  • Publishedoctobre 3, 2026

« Gooseberry prend une légende américaine, la secoue avec des guitares nerveuses et un sens très sûr du décalage, puis s’en sert pour parler d’un travers beaucoup plus banal : cette manière qu’on a de retoucher sa propre histoire jusqu’à finir par la prendre pour la vérité. »

Trois mesures. C’est là que le morceau commence réellement à trahir son jeu.

La mélodie du couplet de « D.B. Cooper » refuse le confort de la phrase pop attendue en deux mesures et s’étire sur trois. Rien de spectaculaire sur le papier, mais à l’écoute, le sol bouge légèrement. La boucle revient un peu de travers, le cerveau attend une résolution qui arrive ailleurs, et Gooseberry installe ainsi son doute avant même d’avoir besoin de l’expliquer.

C’est une idée d’arrangement particulièrement maligne pour une chanson consacrée, précisément, aux récits qui ne tombent jamais tout à fait juste.

Le trio de Brooklyn choisit D.B. Cooper moins pour raconter sa disparition que pour ce qu’il est devenu avec le temps : un récit assez malléable pour accueillir projections, fantasmes et mythologie populaire. Gooseberry élargit ensuite le cadre et vise une obsession beaucoup plus vaste, celle de l’automythification. Les Beatles, le Summer of Love, le Vietnam, toute une époque reconstruite en grands chapitres définitifs : le groupe observe avec une ironie assez féroce la capacité d’une génération à placer sa propre jeunesse au centre du récit collectif.

Le trait pourrait être lourd. Il ne l’est jamais vraiment, parce que la musique choisit l’exact inverse du sermon.

« D.B. Cooper » rebondit. La guitare garde une attaque sèche, la batterie pousse avec une énergie presque pop-punk et la basse donne au morceau cette assise très directe qui caractérise le trio. Asa Daniels chante avec suffisamment de recul pour que l’ironie reste perceptible sans avoir besoin de la souligner au marqueur. Derrière lui, Evin Rossington et Will Hammond maintiennent une mécanique serrée, mais jamais parfaitement carrée — cette fameuse phrase à trois mesures continue de dérégler subtilement la perception.

Et c’est probablement là que Gooseberry est le plus précis.

Le groupe ne se contente pas d’écrire sur la manière dont un mensonge répété devient une histoire, puis une conviction, puis presque une biographie officielle. Il reproduit ce mécanisme dans la forme même du morceau : quelque chose revient, insiste, se répète, jusqu’à ce que l’oreille accepte comme naturel ce qui, au départ, sonnait légèrement de travers.

L’humour devient alors nettement plus acide.

Gooseberry ne réserve d’ailleurs pas la moquerie aux baby-boomers. Le groupe pousse le raisonnement jusqu’à imaginer Millennials et Gen Z attendant tranquillement leur tour pour réécrire leur propre passé lorsque leur génération aura suffisamment occupé l’espace médiatique. La cible réelle n’est donc pas une tranche d’âge ; c’est notre besoin presque universel de fabriquer une version présentable de nous-mêmes.

Formé à Brooklyn en 2019, Gooseberry a bâti son identité sur ce mélange de rock alternatif, d’indie, de blues et d’instinct pop. « D.B. Cooper » ajoute à cette formule une écriture particulièrement consciente de sa propre construction. La chanson paraît légère, presque espiègle, mais son architecture est autrement plus retorse.

Le meilleur gag du morceau reste peut-être là : on entre pour une histoire de légende américaine, on ressort avec un doute assez désagréable sur la façon dont on raconte la nôtre.

 

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Written By
Extravafrench

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