« Hammond en majesté, guitares jumelles, boogie, glam, hard rock et détours presque cosmiques : “Island Poetry” ressemble moins à un exercice nostalgique qu’à une traversée très assumée de tout ce que Mad Painter aime dans le rock des années 70. »
Douze morceaux, douze points de départ différents, et une règle assez claire : ne jamais laisser le disque s’installer trop longtemps dans la même pièce.
Mad Painter aurait facilement pu faire de Island Poetry une démonstration rétro, alignant les références prestigieuses comme on expose des vinyles sous verre. Le groupe de Boston choisit quelque chose de plus vivant. Alex Gitlin et ses partenaires prennent ces influences comme des moteurs d’écriture, parfois très identifiables, puis les font circuler à travers leur propre instrumentation : orgue Hammond, piano, guitares électriques, basse, batterie et chœurs superposés. Tout a été pensé autour du jeu collectif, avec une production chaude qui cherche davantage la présence d’un groupe dans une pièce que la perfection numérique.
Le disque commence notamment à révéler ses crocs avec « Debt Collector ». L’ombre de Deep Purple plane sur le morceau, ce qui signifie forcément une place centrale accordée au dialogue entre puissance rock et couleurs de clavier. Chez Mad Painter, le Hammond n’est jamais un élément décoratif : il fait partie du squelette même de la chanson, capable d’épaissir un riff ou de donner à l’ensemble ce parfum de heavy rock pré-metal immédiatement reconnaissable.
Cette filiation revient sur « Suit of Worries », autre titre nourri par Deep Purple, mais l’intérêt de l’album tient justement au fait que deux références identiques ne produisent pas nécessairement deux chansons jumelles. Le titre suggère déjà quelque chose de plus encombré, presque théâtral dans sa formulation : porter ses inquiétudes comme un costume dont on ne réussirait plus à se débarrasser. Six chansons du disque bénéficient d’ailleurs de textes signés par l’écrivain et journaliste musical Dmitry M. Epstein, dont l’écriture apporte au projet une dimension plus narrative, parfois volontiers imagée.
Puis Mad Painter change de carburant.
« Empty Bottles » regarde du côté de Status Quo et de son boogie-rock sans complexes. Ici, l’élégance consiste justement à ne pas trop réfléchir : une pulsation directe, une logique de riff et cette vieille science du rock consistant à faire bouger une salle avec peu de composants mais énormément de conviction. Au milieu d’un album aussi varié, ce type de morceau joue presque le rôle d’un rappel à l’ordre : avant toutes les constructions progressives et les références sophistiquées, le rock reste aussi une affaire de jambes.
« Spin Your Ventilator » pousse cette idée vers une sécheresse encore différente, inspirée cette fois par AC/DC. On imagine moins d’ornements, davantage de force linéaire et cette recherche d’impact qui repose sur la précision du riff plutôt que sur la quantité de notes. Mad Painter aime les arrangements généreux, mais semble ici prendre plaisir à resserrer les boulons.
Le disque se permet ensuite un titre à rallonge, presque déjà romanesque : « Last Night You Dreamed I Was in Love with Someone Else ». L’inspiration vient de Rainbow, donc d’un hard rock plus dramatique, plus mélodique, où l’intensité ne repose pas uniquement sur la saturation. Rien que ce titre installe un scénario : jalousie, projection, rêve devenu accusation au réveil. Mad Painter trouve là un terrain idéal pour sa fibre théâtrale.
Et soudain, la gravité terrestre devient optionnelle.
« Nektarized » emprunte à l’univers space-disco de Ganymed. Voilà probablement l’un des virages les plus amusants de Island Poetry. Après plusieurs références solidement ancrées dans le hard rock britannique, le groupe ouvre une fenêtre vers une esthétique plus cosmique et synthétique. Ce déplacement évite au disque de se comporter comme une anthologie trop sage du rock seventies : Mad Painter va aussi chercher dans les marges de cette décennie, là où le disco, le prog et l’imaginaire spatial commençaient à joyeusement se contaminer.
« Shadow of the Words » retrouve ensuite le goût du grand geste. Queen sert ici de repère, notamment pour cette dimension théâtrale et ample qui correspond très bien à un groupe déjà friand de voix superposées. Le titre porte quelque chose de presque littéraire : l’ombre produite par les mots, ce qui demeure après qu’ils ont été prononcés. Une idée parfaite pour un arrangement qui peut se permettre de jouer sur les volumes, les harmonies et les changements de perspective.
« Two Horsemen », lui, fait entrer Wishbone Ash dans l’équation. La référence est précise : les guitares jumelles deviennent le cœur de l’identité du morceau. Là encore, Mad Painter ne se contente pas de changer de genre ; il change de logique instrumentale. Deux guitares peuvent se répondre, se doubler, s’écarter puis se rejoindre, donnant à la composition une sensation de mouvement parallèle particulièrement adaptée à un titre comme celui-ci.
La palette se calme et s’élargit avec « I Am the King », inspiré par les Moody Blues. Le groupe quitte ici une partie de l’agressivité du hard rock pour retrouver une sensibilité plus mélodique, plus atmosphérique, presque majestueuse. C’est précisément ce genre de respiration qui donne du relief à un album aussi dense : Mad Painter ne veut pas que chaque morceau gagne par KO.
Il y a pourtant bien un moment où la machine recommence à accélérer.
« Stand Your Ground » prend Motörhead comme point d’appui. Vitesse, attaque, rugosité : le morceau représente le versant le plus nerveux annoncé de Island Poetry. Le titre lui-même ne laisse guère de place au doute. Tenir sa position, encaisser, ne pas reculer. Là où certains morceaux du disque semblent contempler ou raconter, celui-ci paraît construit pour foncer droit devant.
Mad Painter prend ensuite un risque intéressant avec « Circle of Hands », reprise d’un classique d’Uriah Heep. Le choix est presque logique tant cette formation fait partie des racines revendiquées du groupe. Il ne s’agit donc pas d’une reprise parachutée au milieu du disque pour remplir une case nostalgique : elle dialogue directement avec leur goût pour le Hammond, les grandes harmonies vocales et le rock épique. Reprendre Uriah Heep lorsque tout son propre langage musical porte déjà une partie de cet héritage oblige davantage à se situer qu’à copier.
Et puis il y a « Tommy Lost It All ».
Pas de groupe mythique utilisé comme boussole cette fois. Pas de comparaison extérieure. Le morceau est présenté comme enraciné dans le son propre de Mad Painter, ce qui en fait presque le point de contrôle du disque. Après avoir traversé Deep Purple, Status Quo, AC/DC, Rainbow, Ganymed, Queen, Wishbone Ash, les Moody Blues, Motörhead et Uriah Heep, le groupe revient à lui-même.
C’est peut-être la meilleure manière de comprendre Island Poetry.
Les références sont nombreuses, revendiquées, parfois spectaculaires. Mais elles ne masquent pas la personnalité d’un groupe qui existe précisément parce qu’il adore encore ce langage au premier degré. Alex Gitlin porte le concept et les chansons, entouré d’Al Hendry à la batterie, Kenne Highland à la basse, Al Naha à la guitare, ainsi que Sharon Crumrine et Julie Gee aux chœurs. Leur plaisir de jouer ensemble est au cœur du disque.
Island Poetry n’essaie donc pas de prouver que le rock des années 70 est encore vivant.
Mad Painter part du principe qu’il n’est jamais mort.
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