« Un orgue qui improvise au-dessus de lourds accords de guitare, un thème lancé à deux voix puis des lignes mélodiques qui déplacent peu à peu le centre de gravité : “Dream” donne à Anthony Fesmire un terrain où le rock instrumental peut penser comme du jazz. »
« Dream » n’a pas besoin de paroles pour raconter quelque chose.
Anthony Fesmire construit son morceau comme une succession d’états, avec une entrée presque massive : accords de guitare lourds, orgue libre au-dessus, puis ce motif principal repris simultanément par les deux instruments. La logique est claire, mais jamais simpliste. Ce qui intéresse Fesmire n’est pas seulement la puissance du thème, mais la manière dont il peut être repris, déplacé, coloré et prolongé.
La suite ouvre davantage le jeu.
La guitare quitte progressivement son rôle de pilier pour devenir plus mélodique, tandis que l’orgue conserve cette présence mouvante qui empêche le morceau de se figer. « Dream » avance ainsi par couches successives plutôt que par rupture nette, avec cette sensation d’entendre une composition très écrite qui garde malgré tout suffisamment d’air pour laisser les musiciens respirer.
C’est là que le parcours d’Anthony Fesmire devient particulièrement intéressant.
Guitariste, compositeur et professeur basé en Californie du Sud, il travaille depuis longtemps à la jonction de plusieurs langages. Rock, jazz, metal, blues : les frontières stylistiques l’intéressent moins que les outils disponibles à l’intérieur de chacun.
Son écriture puise notamment dans le post-bop, avec un goût prononcé pour l’harmonie modale, les structures non fonctionnelles, les mélodies construites par intervalles, le contrepoint ou encore les métriques impaires et mixtes.
Sur le papier, cela pourrait rapidement devenir cérébral.
« Dream » évite ce piège.
Le morceau garde une lisibilité très rock, presque classique dans son énergie, tout en introduisant des détails harmoniques et rythmiques qui lui donnent davantage de profondeur. Fesmire ne cherche pas à exhiber son vocabulaire théorique. Il l’utilise pour créer du relief.
Cette façon d’écrire doit beaucoup à un spectre d’influences particulièrement large.
John McLaughlin, John Petrucci, Joe Satriani d’un côté ; Wayne Shorter, Herbie Hancock, Miles Davis ou John Coltrane de l’autre ; mais aussi Stravinsky, Brahms ou Bartók.
Ce mélange explique bien pourquoi « Dream » peut avoir une apparence de soft rock ou de classic rock tout en contenant des réflexes beaucoup plus sophistiqués dans son architecture.
Le morceau est aussi une affaire d’interprétation collective.
Fesmire s’entoure de musiciens expérimentés et compose en pensant à la circulation entre les instruments. Le thème doublé guitare-orgue n’est pas seulement un effet d’unisson ; il donne immédiatement une identité commune au morceau avant que chacun ne reprenne davantage de liberté.
Cette dualité entre écriture et improvisation correspond bien à son parcours.
Formé à Berklee, à l’USC Thornton School of Music puis à l’Université du Northern Colorado, Anthony Fesmire a développé une carrière où la pratique de la guitare reste inséparable de la composition et de la transmission. Trois décennies d’enseignement, des formations jazz dirigées à différents niveaux, des ensembles montés en milieu scolaire, universitaire et même carcéral : chez lui, la musique n’est jamais seulement un objet fini.
C’est aussi un langage à démonter puis à reconstruire.
« Dream » en porte les traces.
Pas dans une volonté démonstrative.
Plutôt dans la précision avec laquelle chaque section semble savoir pourquoi elle arrive à cet endroit.
Premier extrait de son prochain album Against the Current, le morceau annonce donc un projet qui pourrait aller beaucoup plus loin qu’un simple disque de guitare instrumentale. Anthony Fesmire possède assez de vocabulaire pour complexifier les choses.
Il semble surtout avoir compris qu’il n’était pas obligé de tout montrer d’un coup.
Pour découvrir plus de nouveautés ROCK, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVAROCK ci-dessous :
