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CAKbeats construit son propre monde sur « TABIJI »

CAKbeats construit son propre monde sur « TABIJI »
  • Publishedoctobre 8, 2026

« Treize étapes, deux rappeurs invités, un avion en couverture et aucune envie de choisir entre boom bap, soul, trap, lo-fi et électronique : avec “TABIJI”, CAKbeats conçoit le beat tape comme un voyage dont chaque escale modifie légèrement le paysage. »

L’avion dessiné sur la pochette n’est pas là pour faire joli. CAKbeats l’utilise comme une sorte de mode d’emploi. Depuis PILOT, son premier projet paru en 2023, le producteur londonien pense sa musique comme un moyen de déplacement : transmettre par les sons ce qu’il formule moins facilement avec des mots, fabriquer un espace assez précis pour que l’auditeur ait l’impression d’y entrer. TABIJI reprend cette idée, mais change de destination.

Le socle reste profondément hip-hop. On y retrouve cette frappe East Coast boom bap qui privilégie des batteries équilibrées, légèrement décalées par un swing suffisamment discret pour ne jamais caricaturer les années 90. CAKbeats ne traite pourtant pas la tradition comme un règlement intérieur. Soul seventies, trap, synthwave, lo-fi et électronique viennent régulièrement contaminer les beats, parfois pendant quelques secondes seulement. Le disque trouve son intérêt dans ces petites déviations.

« Intro » ne dispose que d’une minute vingt-huit pour ouvrir la porte. Et c’est largement suffisant. Plutôt qu’un véritable morceau-programme, cette première séquence installe la logique du projet : TABIJI sera moins une collection de beats qu’un parcours. CAKbeats aime les formats courts, les idées qui apparaissent, remplissent leur fonction puis laissent déjà la suivante prendre leur place.

Le premier véritable développement arrive avec « Therapy_The Look For So(U)L ». Rien que l’intitulé révèle une partie de son obsession : chercher la soul autant que chercher quelque chose en soi. Le jeu typographique autour de « So(U)L » rejoint parfaitement un producteur qui présente sa musique comme une manière d’exprimer ce qui lui échappe verbalement. Ici, la référence à la soul ne ressemble donc pas seulement à une indication de sampling ou d’esthétique ; elle fait partie de la manière dont CAKbeats envisage le beat comme outil introspectif.

« All I Could Do » resserre ensuite considérablement le format. Deux minutes et une seconde, avec ce sentiment que le producteur préfère arrêter une idée au moment où elle a dit ce qu’elle devait dire plutôt que de l’étirer pour respecter une durée standard. Cette économie devient l’une des qualités de TABIJI. Les instrumentaux ne cherchent pas tous la même ampleur, ce qui préserve l’impression de traverser des scènes plutôt qu’un unique groove reproduit treize fois.

Avec « Beautoi », le disque retrouve un peu plus d’espace. Le titre lui-même possède quelque chose d’hybride, comme si deux mots ou deux langues avaient été collés ensemble. C’est une bonne image du projet : CAKbeats fonctionne souvent par rapprochements. Les éléments traditionnels du hip-hop restent reconnaissables, mais ce sont les coutures avec d’autres univers qui donnent au projet sa personnalité.

« Dust » arrive au milieu de cette première partie avec un nom qui semble presque fait pour un beatmaker. La poussière des disques, celle des archives, celle qui accompagne toute une culture du digging : impossible de ne pas entendre cette association, même si CAKbeats ne fournit pas de lecture précise du titre. Ce qui importe davantage est sa place dans un EP revendiquant simultanément l’héritage boom bap et une volonté de le déplacer vers quelque chose de plus contemporain.

La présence de Chikvru sur « Ife flip » introduit ensuite un premier changement de dynamique. Le mot « flip » appartient naturellement au vocabulaire du beatmaking : retourner une matière, la découper, changer son contexte jusqu’à faire apparaître autre chose. Cette idée résume bien la méthode générale de CAKbeats. Il connaît la grammaire classique du hip-hop instrumental, mais cherche en permanence la petite manipulation qui empêchera le résultat de devenir un pastiche.

« Wigsplit », à peine une minute quarante-trois, revient vers quelque chose de beaucoup plus compact. Son titre possède une agressivité presque cartoon, et sa brièveté lui convient particulièrement bien : pas de long développement, juste une intervention rapide qui change l’énergie du disque avant de disparaître. Sur TABIJI, les morceaux les plus courts ressemblent parfois à des couloirs reliant deux pièces beaucoup plus grandes.

« Courage » pousse cette logique encore plus loin avec seulement une minute treize. La séquence pourrait presque servir d’interlude, mais ce serait réduire son rôle. CAKbeats semble surtout aimer l’idée que tous les morceaux n’aient pas à réclamer la même importance. Quelques mesures peuvent suffire à déplacer l’humeur générale du projet. Cette liberté de format rapproche davantage TABIJI d’un carnet de producteur que d’un album instrumental conçu selon un gabarit uniforme.

Puis « Flying Dutchman » fait entrer Nova The Vagabond.

Et soudain, la parole reprend le dessus.

La prestation du rappeur constitue l’un des deux véritables sommets vocaux annoncés du projet. Le morceau ne dure qu’une minute cinq, ce qui rend le choix assez audacieux : CAKbeats ne prépare pas une grande « feature song » construite pour maximiser l’effet invité. Il préfère une apparition brève, concentrée, qui modifie instantanément la texture du disque. Le rap devient une autre matière dans le voyage plutôt qu’une interruption de celui-ci.

« Prism » revient ensuite à l’instrumental. Le nom est bien choisi pour un projet aussi attaché à la transformation : un prisme prend une lumière unique et la redistribue en plusieurs couleurs. C’est sensiblement ce que fait CAKbeats avec son amour du hip-hop traditionnel. Le boom bap constitue le faisceau de départ ; trap, soul, lo-fi et electronica apparaissent comme différentes réfractions possibles.

Sur « In My Sight », l’intitulé ramène quelque chose de plus frontal, presque focalisé. Après plusieurs titres très courts, les deux minutes trente offrent davantage de place au beat pour s’installer. La manière dont TABIJI joue constamment avec les durées participe beaucoup à son rythme général : CAKbeats ne confond jamais cohérence et uniformité.

« URUR » replonge dans le format miniature. Une minute vingt-trois, un titre presque codé, et cette impression que le producteur laisse volontairement certaines portes fermées. Tout n’a pas besoin d’être explicité. TABIJI fonctionne aussi grâce à cette part d’abstraction : on peut suivre les batteries, écouter les textures, reconstruire mentalement ses propres images sans qu’une narration soit imposée.

Le voyage termine enfin sur « God Knows », avec Mic Righteous.

La présence d’un lyriciste aussi aguerri donne naturellement un poids différent à la conclusion. Là où Nova The Vagabond apparaissait comme une secousse rapide au cœur de l’EP, Mic Righteous occupe l’autre extrémité du parcours vocal. CAKbeats avait annoncé ces deux performances comme les sommets rap du disque ; les placer à des endroits éloignés permet justement de ne jamais transformer TABIJI en album de producteurs rempli de featurings par réflexe.

Les voix restent exceptionnelles.

Le beat demeure le personnage principal.

C’est peut-être là que CAKbeats réussit le mieux son deuxième voyage après PILOT. Il ne cherche pas à moderniser artificiellement le boom bap en ajoutant quelques sons électroniques, pas plus qu’il ne transforme son goût pour la soul en nostalgie permanente. Il prend une tradition très identifiable, conserve son balancement et sa discipline rythmique, puis construit autour d’elle un monde beaucoup plus personnel.

TABIJI commence par une « Intro », traverse « Therapy_The Look For So(U)L », « All I Could Do », « Beautoi », « Dust », « Ife flip », « Wigsplit », « Courage », « Flying Dutchman », « Prism », « In My Sight » et « URUR », avant de confier les derniers mots à « God Knows ».

L’avion de la pochette promettait un déplacement.

CAKbeats a surtout compris qu’un voyage intéressant n’oblige jamais à emprunter la ligne droite.

Pour découvrir plus de nouveautés du moment, n’hésitez pas à suivre notre Playlist EXTRAVANOW ci-dessous :

 

Written By
Extravafrench

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