« Trois guitares, du grain analogique, une décennie de détours et huit chansons qui préfèrent l’empreinte du live à la perfection clinique : “Sands of Time” ressemble à l’album d’un groupe qui a enfin arrêté de courir après sa propre définition. »
Santa Claws n’a pas passé dix ans à chercher un son neuf. Le quintet breton a plutôt appris à distinguer ce qui lui appartenait réellement de ce qui relevait encore des influences. Sands of Time arrive à cet endroit précis : Beatles dans le sens mélodique, Oasis pour la ferveur, Radiohead pour les angles morts, Supergrass ou The Breeders lorsqu’il faut remettre un peu de mordant. Mais surtout cinq musiciens désormais suffisamment sûrs d’eux pour laisser ces fantômes circuler sans leur céder la maison.
L’enregistrement explique une partie de cette sensation. Le disque a été façonné de manière indépendante dans le studio du groupe à La Chapelle-Neuve, mixé par Antoine Montgaudon puis masterisé sur bande analogique par Christophe Chavanon au Studio Kerwax. L’arrivée de Stéphane Kérihuel porte en outre Santa Claws à trois guitares, ce qui change forcément l’échelle : davantage de matière, mais aussi davantage de possibilités pour superposer sans simplement épaissir.
« Gimme a Minute » ouvre l’album avec moins de trois minutes au compteur. Un titre pareil pourrait presque résumer la philosophie de Santa Claws : réclamer un peu de temps, puis l’utiliser vite. Le morceau assume une efficacité très britpop, une attaque concise, sans donner l’impression de vouloir immédiatement démontrer tout ce que cette nouvelle formation sait faire. L’album commence par un geste direct plutôt que par une ouverture majestueuse, et ce choix lui va bien.
Le contraste avec « Rainy Day » arrive naturellement. Déjà publié auparavant, le morceau appartient à la facette plus aérienne du groupe. Santa Claws sait alors laisser ses guitares s’étirer, travailler davantage la couleur et le climat. La pluie n’appelle pas ici le spleen automatique ; elle produit plutôt ce filtre un peu flou qui convient à leur goût pour la dream pop et le rock britannique des années 90. C’est le premier vrai élargissement du paysage.
« Two Days Ten Hours » dépasse ensuite les cinq minutes et change le rapport au temps. Le titre lui-même compte, mesure, presque obsessionnellement. Deux jours, dix heures : une attente suffisamment précise pour paraître vécue plutôt qu’inventée. Santa Claws s’autorise ici un format où les trois guitares peuvent avoir davantage de respiration et où la tension n’a plus besoin d’être compressée dans une structure radio. Le groupe paraît particulièrement à l’aise dès qu’il peut laisser une idée se développer sans l’interrompre trop tôt.
Avec « Too Late », le verdict tombe en trois mots. L’écriture de Sands of Time revient souvent à cette relation au temps qui passe, aux occasions manquées ou aux secondes qu’on aimerait retenir. Mais Santa Claws évite de transformer l’album en concept pesant. Les chansons restent des chansons, avec une énergie mélodique solide, une section rythmique ancrée et cette culture du refrain britannique qui préfère une bonne ligne chantée à une démonstration de virtuosité.
Le centre de gravité du disque pourrait bien se situer autour de « Surrender ». Près de six minutes, soit le morceau le plus long de la sélection fournie. Rien que cette durée indique une volonté d’aller au-delà du format pop-rock classique. Le mot « surrender » introduit aussi quelque chose de moins combatif : céder, lâcher prise, accepter de ne plus contrôler totalement la suite. Pour un groupe dont l’histoire a été ponctuée de changements de line-up, d’arrêt forcé, de pandémie, de résidences et de reconstruction, l’idée résonne forcément d’une manière particulière.
« Tattoo Me » ramène ensuite quelque chose de plus immédiat, presque charnel. Après les questions de temps et d’abandon, le titre parle de trace. Un tatouage reste, marque le corps, transforme un souvenir en signe visible. C’est une image qui convient parfaitement à un album obsédé par ce qui survit au passage des années. Musicalement, Santa Claws conserve cette manière de faire cohabiter mélodie très lisible et rugosité de guitares, sans choisir entre pop et rock.
« Rescue Me » pousse cette vulnérabilité dans une autre direction. Il ne s’agit plus seulement de ce qui reste, mais de ce qui peut encore être sauvé. Presque cinq minutes laissent au morceau assez de place pour éviter l’urgence factice. Santa Claws sait désormais construire de l’ampleur sans forcément tout rendre énorme : la voix de Greg Aubert peut rester au centre pendant que les guitares d’Antoine Montgaudon et Stéphane Kérihuel travaillent davantage en profondeur qu’en compétition.
Enfin, « Grain of Sand » referme la liste communiquée avec une image déjà familière dans l’univers du groupe. Un grain de sable : minuscule, banal, presque invisible, mais exactement le genre de chose capable d’enrayer une machine ou de rappeler brutalement l’échelle du temps. Le titre a d’autant plus de poids qu’il avait précédé l’album comme single. Replacé dans Sands of Time, il cesse d’être isolé et devient presque une clé de lecture : le temps comme accumulation de détails minuscules, d’accidents, de décisions et de morceaux qui finissent par former quelque chose de beaucoup plus grand.
Greg Aubert au chant, guitares et claviers ; Antoine Montgaudon aux guitares, claviers, chœurs et arrangements ; Stéphane Kérihuel à la guitare ; Teddy Moisan à la basse et aux chœurs ; Julien Pinel à la batterie : cette formation semble surtout avoir trouvé une façon de sonner large sans perdre le caractère artisanal qui accompagne Santa Claws depuis ses débuts.
Le premier album Life is a Lie portait encore la marque d’un groupe en train de poser ses fondations, avec Greg Gordon au mixage. Les années suivantes ont ajouté des départs, une reconstruction, une pandémie et même un EP live interrompu par une panne générale de courant.
Sands of Time arrive après tout cela.
Ce n’est pas l’album d’un groupe qui veut prouver qu’il a survécu.
C’est celui d’un groupe qui a enfin quelque chose de plus intéressant à faire que de raconter sa survie.
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