« “Requiem for NOVA” n’a rien d’un disque conçu à distance de son sujet : Orshina l’a enregistré au milieu des larmes, de l’épuisement et des effondrements, après la perte de sa sœur et de plusieurs proches. Six longues pièces pour essayer de donner une forme musicale à ce qui, justement, semble dépasser les mots. »
Le titre annonce un requiem, mais Orshina ne choisit ni la solennité classique ni une seule couleur musicale. Son langage est beaucoup plus vaste, nourri autant par Pink Floyd que par Infected Mushroom, Carbon Based Lifeforms, Shpongle ou Entheogenic. L’album avance ainsi par longues séquences, avec une écriture immersive et une instrumentation volontairement riche. Maianne Tur au violon, Roey Brosh à la batterie, Idit Eshel et Shiran Tzfira aux voix rejoignent le musicien dans un projet dont le leitmotiv pourrait tenir dans cette phrase répétée autour de sa création : « WE WILL NEVER FORGET ».
« Graveyard Blues » ouvre le disque pendant sept minutes et pose immédiatement le deuil au centre. Le cimetière et le blues forment une association presque primitive : l’endroit où reposent les morts et la musique historiquement capable de faire passer la souffrance par le rythme. Orshina ne présente pourtant pas la pièce comme une simple lamentation. À l’échelle de l’album, elle agit plutôt comme une entrée dans l’état mental qui a rendu ce projet nécessaire : rester face à l’absence assez longtemps pour commencer à lui donner un langage.
« Bread & Circus » change la perspective. Le titre reprend une expression ancienne associée au divertissement et à la distraction des foules, et sa présence après « Graveyard Blues » crée un contraste brutal entre douleur intime et monde extérieur qui continue son spectacle. Orshina évoque lui-même « le monde fou » dans lequel nous vivons ; cette deuxième pièce semble prolonger ce malaise, celui d’assister au retour du quotidien lorsque son propre quotidien a été définitivement brisé. Le disque cesse ici d’être uniquement un monument privé et commence à regarder la société qui l’entoure.
Puis « Hell In Paradise » condense peut-être la contradiction la plus violente du projet. Le paradis et l’enfer se retrouvent dans la même expression, comme deux réalités qui n’auraient jamais dû pouvoir cohabiter. Ce type d’opposition convient à une musique qui cherche constamment la richesse de textures plutôt qu’une émotion unique. Les passages atmosphériques peuvent côtoyer des sections plus pesantes, la beauté instrumentale demeurant traversée par la conscience de ce qu’elle commémore.
« Rest In Music » apporte un déplacement particulièrement touchant. Le traditionnel “rest in peace” devient ici une invitation à reposer dans la musique. Chez Orshina, ce changement n’est pas une formule décorative : la création elle-même a servi de mécanisme de survie psychologique. Enregistrer, arranger et recommencer malgré les journées d’épuisement devient une manière de conserver les disparus ailleurs que dans le seul silence. La musique prend alors la fonction que le langage ne parvient plus à remplir.
Le cinquième morceau, « Dressed up for the Devil », porte un titre beaucoup plus théâtral. Quelque chose s’y déguise, se prépare, se présente sous une apparence qui ne dit peut-être pas ce qu’elle contient réellement. À l’intérieur de cet album, cette image prolonge le climat de méfiance et de perte de repères. Orshina ne décrit pas seulement une peine personnelle ; il essaie aussi de comprendre comment continuer à regarder un monde devenu soudain beaucoup plus difficile à lire.
« Holocausts and Slavery » est le titre le plus lourd de l’ensemble et demande aussi le plus de prudence. Orshina convoque ici des mots associés à des traumatismes historiques immenses. Faute d’explication plus détaillée sur le sens précis donné à cette composition, il serait hasardeux d’inventer un parallèle ou une équivalence que l’artiste n’a pas explicitée. Sa place dans Requiem for NOVA indique toutefois une volonté d’élargir la réflexion vers la violence humaine, la mémoire et les blessures collectives, au-delà du seul récit personnel.
Cette expansion progressive fait beaucoup pour la cohérence du disque. Requiem for NOVA commence dans une douleur extrêmement proche, puis semble agrandir continuellement son cadre. Le deuil individuel rejoint la société, puis des questions plus vastes sur la violence, le souvenir et notre manière de vivre ensemble. Orshina dit vouloir « trouver du réconfort, de l’espoir et un peu de sens et de logique » ; l’album ne prétend pourtant pas que ces réponses arrivent facilement.
La matière sonore participe directement à cette recherche. Une grande partie du projet a été réalisée dans son propre studio professionnel, avec la batterie et le mixage finalisés à Leon Sound Pro. Cette combinaison entre travail solitaire et interventions extérieures permet à Orshina de conserver une intimité très forte tout en donnant aux compositions une véritable ampleur. Le violon, les percussions et les voix humaines évitent également que l’ensemble reste enfermé dans une électronique désincarnée.
Son goût pour les longues formes joue ici en sa faveur. Des morceaux de cinq à plus de sept minutes laissent les ambiances évoluer sans devoir conclure trop rapidement. Le deuil, après tout, ne respecte aucun format radio. Il avance, revient, se transforme, disparaît quelques instants avant de revenir autrement.
Requiem for NOVA n’est donc pas un album qui cherche une belle formule pour parler de la perte. Il laisse au contraire les contradictions rester visibles : colère et amour, épuisement et besoin de créer, mémoire et impossibilité de comprendre. « Graveyard Blues », « Bread & Circus », « Hell In Paradise », « Rest In Music », « Dressed up for the Devil » et « Holocausts and Slavery » forment les différentes stations d’un même processus encore inachevé.
Orshina demande simplement que l’on n’oublie pas. Le reste — la consolation, le sens, peut-être même la guérison — devra venir plus lentement.
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