« “Greaseball” porte un mot lourd avant même de commencer à jouer : Gianfranco Malorgio reprend une ancienne insulte visant les immigrés italiens et leurs descendants pour en faire le dernier chapitre d’une trilogie instrumentale consacrée aux départs forcés, à l’exil et à la mémoire de ceux qui ont dû recommencer ailleurs. »
Le morceau arrive après « WOP » puis « An Immigrant’s Story » et clôt un ensemble pensé autour des migrations humaines. Malorgio ne limite d’ailleurs pas son regard à l’histoire italienne. Son point de départ vient naturellement de cette diaspora, mais son intention s’élargit à toutes les personnes contraintes de quitter leur pays sous la pression de la guerre, de la pauvreté ou d’autres crises. Cette ouverture évite à « Greaseball » de devenir un simple commentaire historique : la pièce cherche plutôt à faire résonner une expérience qui continue de se répéter.
Le choix du titre est central. Comme « WOP », « Greaseball » renvoie à un vocabulaire insultant employé contre les immigrés italiens, notamment aux États-Unis. Malorgio ne tente pas d’adoucir ce passé lexical. Il le place au premier plan, presque comme une pièce à conviction, et transforme l’injure en matière de mémoire. Dans un morceau instrumental, le mot fait donc une grande partie du travail narratif avant même que les synthés ou les guitares n’entrent en jeu.
Cette absence de paroles rend le projet particulièrement intéressant. Gianfranco Malorgio écrit désormais beaucoup avec l’image en tête, et « Greaseball » a été conçu dans cette perspective, avec une possible adaptation cinématographique. L’instrumental permet alors de travailler moins sur l’explication que sur la suggestion. Les textures électroniques, les éléments expérimentaux et la présence de la guitare créent un terrain propice au déplacement, aux ruptures et aux changements de décor.
Le morceau réunit Malorgio aux synthés et Moreno Viglione à la guitare, ce dernier assurant également la production, le mixage et le mastering. Cette collaboration prolonge une relation artistique déjà ancienne. Les deux musiciens ont notamment travaillé ensemble autour du gypsy jazz et de projets enregistrés à Paris, mais « Greaseball » les conduit vers une matière très différente, plus cinématique, plus électronique et nettement plus abstraite.
Ce virage prend encore plus de relief lorsqu’on regarde le parcours de Malorgio. Formé à la guitare classique, il a longtemps évolué dans l’univers de Django Reinhardt, notamment avec Hot Club Roma, avant de collaborer avec des figures comme Dario Pinelli, Dorado Schmitt, Sanson Schmitt, Tim Kliphuis ou Noé Reinhardt. Il a aussi participé à plusieurs bandes originales de films italiens et, plus récemment, fondé Papilio Records avec l’idée de produire des œuvres pensées pour la synchronisation.
« Greaseball » ressemble donc moins à une rupture qu’à une condensation. Toute cette expérience de la guitare, du cinéma, de l’arrangement et du récit sans paroles se retrouve dans une pièce qui préfère installer une atmosphère plutôt que dicter une interprétation unique.
La trilogie fonctionne aussi parce qu’elle s’attaque à la mémoire sous plusieurs angles. « WOP » posait déjà la question de l’insulte et de l’identité assignée. « An Immigrant’s Story » développait davantage le récit du déplacement. « Greaseball » revient à un terme chargé d’histoire et semble refermer le cycle sur la façon dont un peuple déplacé peut être regardé, nommé, réduit à un cliché avant de parvenir à reconstruire une existence.
Gianfranco Malorgio signe ainsi une pièce qui n’a rien d’un simple exercice d’ambiance. Derrière l’électronique, le prog et l’écriture instrumentale, il y a un sujet profondément humain : ce qui arrive lorsqu’un voyage n’est plus un choix, et ce que les mots des autres peuvent laisser comme trace longtemps après l’arrivée.
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